[CRITIQUE] LES ÉTENDUES IMAGINAIRES de Siew Hua Yeo

[CYBER BIEN] A Singapour, dans un chantier d’aménagement du littoral, l’inspecteur de police Lok enquête sur la disparition de Wang, un travailleur immigré chinois. Après des jours de recherches, toutes les pistes amènent Lok dans un cybercafé nocturne, tenu par Mindy, une fascinante jeune femme, que Wang fréquentait pour lutter contre ses insomnies et sa solitude. Lok découvre que Wang s’était lié d’une amitié virtuelle avec un mystérieux gamer…

Premier film du singaporien Yeo Siew-Hua, Les Étendues imaginaires fut l’une des révélations du dernier Festival de Locarno, dont il repartit avec le Léopard d’or des mains du jury présidé par Jia Zhang-ke. Un passage de relais pas anodin tant le jeune cinéaste semble revendiquer dans ce polar urbain des influences du maître chinois, tout en lorgnant vers l’occident, le film noir et le mystère Lynchien. Un mélange des genres qui fonctionne miraculeusement car Yeo Siew-Hua ne fait pas que singer ses ainés. En effet, si Mulholland Drive était profondément marqué par Los Angeles et Still Life par la ville de Fengjie quelques mois avant qu’elle soit submergée par la création du barrage des Trois-Gorges, Les Étendues Imaginaires est hanté par cet étrange pays qu’est Singapour.

Les Étendues imaginaires, ça pourrait justement être l’autre nom de Singapour, un état à la fois île et cité, à peine plus grand que Paris et sa petite couronne, et devenu en un demi-siècle 1er port mondial et 2ème PIB d’Asie derrière le Japon. Une ascension fulgurante qui pousse Singapour, dont la population est majoritairement chinoise, à favoriser l’arrivée d’immigrants venus de Malaisie (le peuple autochtone), d’Inde et de divers autres pays, y compris d’Occident. Un accroissement fulgurant de la population qui incite Singapour à gagner du terrain sur la mer et donc à s’agrandir artificiellement. On retrouve donc du sol et du sable Indonésien, Malais ou Indien dans ces nouvelles zones. Tout l’objectif de Yeo Siew-hua est de retranscrire le vertige qui émane de cet espace quasi-chimérique et donc imaginaire à des années lumières du spot publicitaire géant pour Singapour que fut Crazy Rich Asians en 2018.

La part de mystère est fondamentalement inhérente à Singapour qui devient donc le lieu idéal pour une enquête abyssale. On y suit deux protagonistes, l’inspecteur Lok et le travailleur immigré Wang, récemment disparu, à travers un montage alambiqué des deux temporalités. Le cinéaste joue sur le même, la copie, le dédoublement de manière assez subtile. Toute la partie centrale du film, focalisée sur Wang, se révèle être autant un rêve de Lok qu’un flashback. Les deux personnages vont d’ailleurs rencontrer les même personnes, visiter les même lieux et vivre des situations similaires. Au cœur de cette affaire réside une femme énigmatique, gérante d’un cyber café, aussi fatale que douce.

Mindy est jouée par Yue Guo, actrice chinoise de Kaili Blues, premier film choc du réalisateur Bi Gan. Le cinéma de Yeo Siew-hua exerce justement la même fascination que celui de son collègue chinois, et la sortie à un mois d’intervalle d’Un Grand voyage vers la nuit et des Étendues Imaginaires force le rapprochement. D’autant plus qu’il s’agit ici de deux œuvres nocturnes et hautement formalistes, jusqu’aux affiches presque jumelles. Toutefois, si la deuxième production de Bi Gan nous avait étouffé par son geste appuyé et grossier, Les Étendues Imaginaires s’affirme comme un inattendu antidote à ce cinéma par sa plus grande subtilité et une expérimentation moins démonstrative. Chez Yeo Siew-hua, la musique et le travaille sonore déploient autant le trouble que le montage, et l’énorme plan-séquence d’une heure est remplacé par une scène de glitch de moins 10 minutes au cœur de la carte désertique de Counter Strike. Les pixels remplacent les grandiloquents travelling et évitent les pièges de la fausse bizarrerie.

Même si Yeo Siew-hua peine à transcender son film après cette séquence mémorable et qui arrive à un quart d’heure du terme, noyant la splendeur de son mystère dans une fin hélas déceptive, on reste impressionné par la maîtrise de son premier long-métrage. Un peu comme Kaili Blues… en espérant qu’il ne tente pas de bander les muscles sur son prochain projet à l’instar du vilain Un Grand voyage vers la nuit. On compte sur toi Yeo Siew-hua.

MORGAN BIZET

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Date de sortie 6 mars 2019 (1h 35min) De Siew Hua Yeo / Avec Xiaoyi Liu, Peter Yu, Jack Tan / Genres Policier, Drame, Thriller / Nationalités singapourien, français, néerlandais [CRITIQUE] LES ÉTENDUES IMAGINAIRES de Siew Hua Yeo
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