Dans pratiquement tous ses films, de Pique-nique à Hanging Rock (1975) au Cercle des poètes disparus (1989) en passant par Truman Show (1998), Peter Weir évoque la survie en environnement hostile : comment des personnages abandonnés à eux-mêmes réussissent à s’affranchir de leurs prisons? A priori, il ne pouvait pas trouver plus fort que cette histoire vraie qu’il a voulu traiter comme un récit d’aventures avec un classicisme hérité du cinéma de David Lean. Dans les années 70, le réalisateur australien a tellement épuisé les mystères (La dernière vague, 1977) et filmé la nature qu’on ne s’étonnera pas qu’il écarte aujourd’hui l’hypothèse du fantastique. Quelques séquences assurent qu’il a encore de beaux restes, lorsqu’il capte quelques mirages et montre comment les bagnards confectionnent des masques pour se protéger des conditions climatiques. Autrement, le parcours est linéaire, presque sans surprise. En commençant comme un film d’évasion dans les goulags soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale, Les chemins de la liberté s’intéresse rapidement aux comportements humains. Mis à part le héros (Jim Sturgess) dont le sort est réglé dès l’introduction, on ignore le passé des autres prisonniers qui ne sont pas exempts d’ambiguïté. Pourtant, s’ils veulent s’en sortir, ils vont devoir unir leurs forces complémentaires.
A défaut d’énumérer les morceaux de bravoure les plus spectaculaires d’une traversée hors du commun, Weir préfère filmer sobrement la survie, l’attente, l’espoir, la manière dont ces héros anonymes s’organisent et comment l’arrivée de nouveaux compagnons peuvent influer sur le groupe, surtout s’ils sont féminins. Avec un sens aigu du paradoxe, il souligne l’impossibilité de dissocier, malgré leurs oppositions, nature et culture, hommes et femmes. Si l’exercice consistant à déjouer les attentes du spectateur fonctionnait dans Master and Commander : de l’autre côté du monde (2003), son précédent film, l’effet se révèle cependant moins probant dans Les chemins de la liberté. Derrière une indéniable éloquence visuelle et d’impeccables numéros d’acteurs, il manque la tension viscérale, inhérente à un tel projet, qui aurait pu éviter au film de diluer son intensité au bout d’une heure, de fonctionner de guingois et de tomber dans l’écueil redouté : un beau livre d’images au fleuve tranquille, exaltant des valeurs humanistes (la bonté, la camaraderie) et sacrifiant les personnages les plus énigmatiques (Colin Farrell, abandonné en cours de route).

