Depuis Spun, bombe d’énergie et de mauvais goût, on n’avait plus de nouvelles de Jonas Akerlund. Avec ce coup d’essai réalisé en 2001, ce clippeur ultra-tendance se revendiquait comme un cultiste de la contre-culture, si possible aussi décalé que John Waters dans les années 70 (l’époque de Pink Flamingos). Il s’en était donné les moyens en manufacturant une histoire immature et frimeuse avec suffisamment de trashitude (du vomi, de l’alcool, du cul, de la drogue) pour attirer les cinéphiles curieux. Le défi était passé de mode, aussi risqué que de proposer un film interdit aux moins de 18 ans sans violence ni sexe. Au moins, cela lui a permis de creuser une esthétique trash/chic branchouille qui a fait sa renommée dans les années 90, notamment à travers les clips qu’il a réalisés (on se souvient encore de celui de Smack my bitch up! du groupe Prodigy). Par la suite, d’autres stars ont manifesté l’envie de s’encanailler dans son univers. Mais Akerlund est parti en vrille en dilapidant sa crédibilité, avant d’ouvrir un bureau de production à Stockholm pour former de jeunes talents. Des années plus tard, l’artiste revient aux commandes de Les Cavaliers de l’apocalypse, thriller coproduit par Michael Bay et scénarisé par Dave Callaham (Doom), dans lequel un flic (Dennis Quaid, halluciné), hanté par la mort de sa femme, enquête sur un tueur en série s’inspirant des quatre cavaliers de l’Apocalypse.
Il vaut mieux prévenir ceux qui pensaient découvrir un Spun bis : Les cavaliers de l’apocalypse n’opère pas dans le même registre trash/comique/décalé. Sur le papier, cette histoire de flic veuf au bout du rouleau qui mène l’enquête sur une série de meurtres obéissant à un rituel mystique ressemble à celles que l’on propose aux faiseurs européens qui veulent se faire un nom aux Etats-Unis. Elle recycle les ficelles éculées des thriller des années 90 (Seven et Le silence des agneaux) avec des références à l’inconscient culturel, des lieux communs et des inserts de plans urbains. Le travail de Jonas Akerlund consiste à transcender cette mécanique pour lui donner un relief original. Pendant la première demi-heure, c’est peine perdue jusqu’à l’entrée en scène d’un personnage secondaire énigmatique joué par Zhang Ziyi, qui instille du trouble par sa simple présence et se situe quelque part entre la petite fille faussement sage et la femme fatale manipulatrice. Grâce à elle, une étrange tension commence à naître.
Pendant ce temps, l’enquête piétine, les cernes se creusent sous les yeux d’un Quaid de plus en plus aveugle et le tueur en série, ayant pris le soin de suspendre ses victimes avec des crochets sadomaso à la Clive Barker, laisse un avertissement sur le lieu du crime : un « Come and see », en référence à l’Evangile (l’Apocalypse, les révélations de Saint Jean, où la voix de tonnerre assène « Va et regarde » comme un leitmotiv, à quatre reprises). Au moment où l’on s’y attendait le moins, une discussion entre Dennis Quaid et Zhang Ziyi est brutalement interrompue par un coup de théâtre grand-guignolesque à la De Palma. Soudain, le rythme s’accélère et le film change de ton pour basculer dans le dédale mental d’un homme au mode de vie schizophrène (il est à la fois père absent et flic usé). Avec une certaine virtuosité technique, Akerlund joue sur l’alternance des rythmes en reprenant des artifices exploités dans ses clips (la succession de fondus au noir avec montage parallèle). Il interrompt aussi la linéarité presque trop tranquille de la narration pour proposer de nouvelles pistes (la scène tendue dans le café avec les deux frères, avant une agression).
C’est une manière de suggérer que tout ce qui a précédé fonctionnait comme un trompe-l’œil, et pas sûr que le spectateur apprécie totalement de s’être fait mener en bateau. Comme dans Suicide Club (Sono Sion, 1999), l’identité du tueur en série (le whodunit) se révèle moins importante que la dérive existentielle des personnages et ce qui s’annonçait comme une enquête conventionnelle devient une parabole sur la société masochiste travaillée par la souffrance du corps et la dépression de l’esprit. Dans le dernier tiers, le flic revient sur ses pas pour trouver la clef du mystère et l’enquête substitue l’intime au général. A l’arrivée, toute cette agitation raconte des liens familiaux défaits (la tristesse d’un fils qui ne connaît plus son père ou celle des deux frères qui ne se comprennent pas) jusqu’au climax final qui aurait pu être opératique s’il n’était pas si lourdement symbolique. C’est un raisonnement tordu qui traduit les efforts de Jonas Akerlund pour maintenir l’intérêt en prenant des ingrédients de sources diverses pour les accomoder à sa sauce. Les Cavaliers de l’apocalypse n’est pas une boucherie hardcore pour geeks goreux, mais un cauchemar éveillé entre mutilation introspective et hystérie collective.

