[CRITIQUE] LES BONNES MANIÈRES de Juliana Rojas & Marco Dutra

Coup de foudre. Clara, une infirmière solitaire de la banlieue de São Paulo, est engagée par la riche et mystérieuse Ana comme la nounou de son enfant à naître. Alors que les deux femmes se rapprochent petit à petit, la future mère est prise de crises de somnambulisme…

Freaks are beautiful. Depuis les années 1930 et la sortie des fondamentaux Frankenstein de James Whale et Freaks de Tod Browning, la représentation des monstres au cinéma a emprunté une nouvelle voie. Plus seulement réduits à un artifice de terreur, ces derniers sont des vecteurs d’émotions imparables et des (dif)formes lyriques et extrêmes de la différence. Le cinéma d’horreur et fantastique est devenu un hymne à la marginalité et à l’altérité. Pourtant, il aura fallu attendre près d’un siècle pour voir un film de genre triompher aux Oscar avec en 2018 la double récompense – meilleur film et meilleur réalisateur – décernée à La Forme de l’eau de Guillermo Del Toro. Entre temps, Hollywood aura laissé passer les Browning, Tourneur, Cronenberg et autres Burton. Hélas, malgré l’amour fou dont témoigne le réalisateur mexicain pour le fantastique, c’est bien avec son œuvre la plus grossièrement écrite et consensuelle, donc la moins monstrueuse, qu’il accède enfin à la reconnaissance de ses pairs. Un mois plus tard, sort sur nos écrans Les Bonnes Manières, du duo de cinéastes brésiliens Juliana Rojas et Marco Dutra, précédé d’une belle réputation – des prix à Locarno, à l’Étrange Festival et à Gérardmer. Un film qui devrait réconcilier les déçus de La Forme de l’eau.

Six ans après l’étonnant Travailler fatigue, Rojas et Dutra signent enfin un deuxième film. Les Bonnes manières poursuit dans la veine de son prédécesseur, en partant d’un cadre social fort – la modernisation du Brésil et ses conséquences – pour glisser doucement vers l’irrationnel et l’horreur. Ici, Rojas et Dutra réussissent mieux la métamorphose des genres. Peut-être parce qu’elle épouse autant celle des corps à l’image – jusqu’au loup-garou, clou du spectacle – que celle d’un pays qui voit ses valeurs bousculées et sa population divisée. Les Bonnes manières est scindé en deux parties. D’abord, un beau mélo social à la sexualité mutante des meilleurs Cronenberg. Clara, une femme noire des favelas est engagée comme nounou pour s’occuper d’une future maman, Ana, qui vit seule, isolée, dans un loft précieux, siégeant dans une immense tour de verre. Très vite, les rapports hiérarchiques éclatent, les deux femmes se découvrent un point commun, leur marginalité. L’amitié devient amour. Mais les caresses sensuelles se confondent rapidement aux morsures, griffures et giclées de sang. Ana est éventrée par son bébé un soir de pleine lune, dans une scène hallucinante et gore, avec la stupéfiante vision d’un mini loup-garou caoutchouteux rampant au sol, rappelant évidemment les classiques Hurlements et Le Loup-garou de Londres.

L’œuvre s’emballe, et sa poésie latente explose en lyrisme lors d’une scène chantée, au cœur d’une soirée irréelle sublimée par les trucages de Rojas et Dutra pour représenter un Sao Paulo pictural tout droit sorti d’un conte. À la manière d’une incantation magique, les mots de la chanson envoient le récit sept ans plus tard, cette fois dans les favelas où l’on apprend que Clara a adopté en secret le fils d’Ana, qui suit un régime de vie strict. Une deuxième partie candide et initiatique, plus proche des films de Steven Spielberg, où le jeune garçon découvre le démon qui sommeille en lui dans une fugue nocturne à l’issue forcément tragique. Après l’éblouissant Aquarius de Kleber Mendonça Filho sorti en 2016, voici donc l’époustouflant Les Bonnes manières de Juliana Rojas et Marco Dutra, qui démontre une fois de plus la bonne santé du cinéma brésilien. Une œuvre qui bouleverse et émeut par son grand geste artistique, son ambition de passer d’un récit à un autre, sans ébranler la cohérence d’un film qui communique avec son pays d’origine.

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Date de sortie 21 mars 2018 (2h 15min) / De Juliana Rojas, Marco Dutra / Avec Isabél Zuaa, Marjorie Estiano, Miguel Lobo / Genres Fantastique, Drame / Nationalités brésilien, français[CRITIQUE] LES BONNES MANIÈRES de Juliana Rojas & Marco Dutra
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