« Les Amandiers » de Valeria Bruni Tedeschi: ses années Chéreau au cinéma

0
12763

Fin des années 80, Stella, Etienne, Adèle et toute la troupe ont vingt ans. Ils passent le concours d’entrée de la célèbre école créée par Patrice Chéreau et Pierre Romans au théâtre des Amandiers de Nanterre. Lancés à pleine vitesse dans la vie, la passion, le jeu, l’amour, ensemble, ils vont vivre le tournant de leur vie, mais aussi leurs premières grandes tragédies. Attention tout le monde, ce film est vraiment chouette! Parmi les frenchie vétérans qui figuraient cette année en compèt à Cannes (Arnaud Desplechin, la Mère Denis…) c’est de loin notre Valeria qui s’en sort le mieux, revenue cette année avec un film évoquant ses jeunes années au Théâtre des Amandiers, « centre de l’Europe » où Patrice Chéreau monta un cours très très intense en 1982. L’idée? Former un nouveau type d’acteurs échappant à l’académisme enfariné pratiqué dans les autres écoles (prends ça, le Conservatoire national d’art dramatique!) Une expérience éphémère qui ne verra naître que deux promotions – dont celle de Valeria en 1986 – avant que le Chéreau n’aille vaquer à l’opéra, au cinéma et du côté de l’Odéon… L’enseignement de la petite troupe est confiée à un acteur pédagogue moins connu, Pierre Romans, ici campé par un Micha Lescot pas encore revenu des tumultueuses seventies: c’est cet ange noir que Valeria installe au centre du film, laissant son alter ego Chéreau/Garrel emprunter les couloirs de la discrétion et conférer à ses brèves apparitions dans le film, souvent empreintes d’autorité (le Chéreau, c’était vraiment pas un tendre, avec ses mini-cigares qu’il tripatouillait névrotiquement!), une aura quasi mythique.

Pour recréer cette ambiance bouillonnante de sexe, drogue & very hard work – nous ne sommes clairement pas dans un remake d’Un, dos, tres – la cinéaste a choisi de ne pas utiliser d’images d’archives ou de documents relatifs aux Amandiers, mais plutôt de faire appel à sa mémoire, ainsi qu’à celle d’anciens élèves de l’établissement rencontrés pour l’occasion. Il en ressort un film heurté, carburant à l’énergie syncopée de ses acteurs, très loin de l’odeur naphtalinée qui aurait pu entourer pareil projet. La vraie réussite du film est d’avoir composé avec une colonie de jeunes comédiens sans qu’aucun ne donne le sentiment de tirer la couverture à lui… Un asile d’aliénés où reluisent Nadia Tereszkiewicz, Sofiane Bennacer, Vassili Schneider, Suzanne Lindon, Eva Danino, Sarah Henochsberg, Léna Garrel (qui nous envoie assidûment des cœurs sur l’InstaChaos) et une Clara Brethau en décalque interlope d’Eva Ionesco. On dirait bien que sur ce coup, la folie de la frappadingue Valeria, souvent défendue dans nos colonnes, a pleinement galvanisé le projet. Plutôt que d’en faire des caisses sur ce film, vu lors des reprises cannoises du dernier jour alors que notre corps commençait à ressembler à une chose vraiment peu montrable en public, jetez plutôt un œil à ce qu’écrivait la jeune actrice dans le Studio Magazine de juin 1991. Elle venait alors de perdre son petit copain Thierry Ravel, l’une des égéries de Chéreau, mort à 28 ans des suites d’une overdose:

« Ton talent d’acteur et ton charisme naturel nous portaient tous à croire qu’un jour tu goûterais aux délices et aux pièges du succès.
Tu fonçais dans la vie comme un enfant qui ne se doute pas du danger. Alternant un sourire moqueur et tendre à la rage et à la révolte, tu désarmais. Tu déroutais. Réussir ne t’a jamais servi comme prétexte à l’hypocrisie. Quelque chose brûlait en toi. Shula Siegfried et Myriam Bru y ont cru elles aussi. Patrice Chéreau, Pierre Romans, Francis Girod, Gérard Vergez, Joyce Bunuel, Olivier Schatzky et d’autres t’ont perçu et aimé chacun à leur façon. Pour eux, on t’a vu en voyou, en guerrier, en fou ou en paumé. Toujours tu nous troublais par ton mélange de force et de douceur. Toujours, on attendait que cela explose dans un rôle à ta mesure.
Même dans les pubs de Jean-Pierre Roux ou dans le clip de Patricia Kaas, ce quelque chose de brûlant était encore là comme une évidence: c’était ton âme. On n’attendra plus de la voir se déployer sur grand écran. Faute de devenir une star, tu es monté au ciel parmi les étoiles. »

Voilà qui résume parfaitement l’esprit du film (Chéreau reviendra plus tard sur cette parenthèse Amandiers à Libé: « Ça nous a tous fait vivre très vite, peut-être trop vite. Et brutalement. À la fin, nous étions épuisés, il fallait passer à autre chose »). G.R.

16 novembre 2022 en salle / 2h 05min / Comédie dramatique
De Valeria Bruni Tedeschi
Par Caroline Deruas, Valeria Bruni Tedeschi
Avec Nadia Tereszkiewicz, Sofiane Bennacer, Louis Garrel

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici