[CRITIQUE] LES ADIEUX A LA REINE de Benoît Jacquot

En 1789, à l’aube de la Révolution, Versailles continue de vivre dans l’insouciance et la désinvolture, loin du tumulte qui gronde à Paris. Quand la nouvelle de la prise de la Bastille arrive à la Cour, le château se vide, nobles et serviteurs s’enfuient… Mais Sidonie Laborde, jeune lectrice entièrement dévouée à la Reine, ne veut pas croire les bruits qu’elle entend. Protégée par Marie-Antoinette, rien ne peut lui arriver. Elle ignore que ce sont les trois derniers jours qu’elle vit à ses côtés.

Benoît Jacquot a toujours été passionné par les destins féminins. Peu étonnant donc qu’il s’intéresse à celui d’une dame de compagnie (Léa Seydoux), lectrice privilégiée de Marie-Antoinette (Diane Kruger, dans son meilleur rôle) et qu’il épouse ses tremblements anxieux à l’aube de la Révolution. Le point de vue, déjà celui du roman éponyme de Chantal Thomas, n’est pas sans intérêt : il donne l’impression d’assister à une chute vertigineuse (l’agonie d’un gynécée coupé du monde, rattrapé par une réalité hors-champ) et propose accessoirement une antithèse à la version chic de Sofia Coppola (Marie-Antoinette, 2006): ici pas de Converse ni de macarons Ladurée mais une odeur de pourri dans la forteresse qui s’écroule sur ses occupants. Le beau monde de Versailles se mue en ferme aux animaux, la nourriture n’a plus le goût d’avant, le paradis se perd dans un marécage toxique, les bonbons ne protègent plus de la mauvaise haleine et les bellâtres se métamorphosent en grenouilles. On n’est pas dans l’exposé historico-pédagogique poussiéreux façon «La Révolution Française pour les nuls». Plus dans une rêverie envoûtante à la tension paranoïaque. Le récit est d’ailleurs construit comme le rêve flottant d’une mémoire nébuleuse.

Les comédiens, tous excellents jusqu’aux seconds rôles, visages connus que l’on aime à retrouver (Xavier Beauvois, Marie Kremer, Noémie Lvovsky) – arrivent à rendre complexe, secrète et énigmatique cette histoire pourtant connue de tous, developpée ici comme un suspense au dénouement imprévisible. Parfaite « Apollonide », rose sur un tas de fumier et reine du royaume en tête d’une distribution en or, Léa Seydoux possède cette carnation pâle des filles en fleurs, filmée amoureusement par Benoît Jacquot. Grâce à elle, il signe l’un de ses plus beaux films: un parcours initiatique tendu à l’extrême qui préfère la reine au roi, la biographie obscure au poids du mythe, la sobriété d’un état de crise au faste spectaculaire, la lune au soleil, l’histoire à la géographie. Et dans lequel, par-dessus tout, ça grouille, ça démange: les bracelets enserrent les poignets, les rats morts remontent à la surface de l’eau, les moustiques piquent la belle aux bois dormants, la fin du monde prive des premières fois, les au revoir sont des adieux; et, la révolte gronde dehors. Comme l’éblouissant Vénus Noire (Abdellatif Kechiche, 2010), Les adieux à la reine parle du passé au présent pour tenter de comprendre ce qui n’allait pas hier et ce qui ne va toujours pas aujourd’hui.

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Date de sortie 21 mars 2012 (1h 40min) De Benoît Jacquot Avec Léa Seydoux, Diane Kruger, Virginie Ledoyen Genre Historique Nationalités Français, Espagnol[CRITIQUE] LES ADIEUX A LA REINE de Benoît Jacquot
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