Morvern Callar, 21 ans, habite un petit port, sur la côte ouest de l’Ecosse, et travaille dans un supermarché. Elle considère qu’il faut se débrouiller avec ce qu’on a et accepter ce qui vous tombe dessus. Un matin, elle découvre son compagnon gisant, raide mort, sur le carrelage de la cuisine. Celui-ci s’est suicidé après lui avoir laissé un message sur l’ordinateur, sa carte de crédit et, sur une disquette, le roman inédit qu’il venait d’achever…
Alors que Julianne Moore campe à la perfection une mère au foyer qui tente de garder le sourire même dans les situations les plus inadmissibles (Loin du Paradis) et que Nicole Kidman incarne une écrivain rongée par une folie dévastatrice (The Hours), rajoutons au palmarès des actrices qui nous surprennent en ce début d’année 2003, l’incroyable Samantha Morton qui s’identifie avec une force rare au personnage qu’elle interprète, à savoir ici : Morvern, une jeune femme qui tente de faire une croix sur son passé et de donner une suite à la seule chose qui lui reste de son ex, qui s’est suicidé (à savoir un bouquin). Une façon de le faire revivre mais aussi de changer de vie… Une bonne fois pour toutes.
Ce Voyage de Morvern Callar est un film qui saisit et happe dès ses premières scènes, silencieuses mais pourtant dotées d’une grande émotion, où la jeune femme regarde le cadavre de son fiancé qui a mis fin à sa vie. Comme pour éluder le fait qu’il soit mort, Morvern, les yeux hagards et le visage énigmatique, préfère mentir à son entourage, même à sa meilleure amie jusqu’à ce qu’elle lui avoue à moitié la réalité de la chose (elle lui fait comprendre qu’il « est parti »). Avec elle, Morvern ira en Espagne afin de reconstruire quelque chose d’autre.
Le film est divisé en deux parties, mais que ce soit dans la première (en Ecosse), ancrée dans une réalité morne qui reflète parfaitement le trouble de sa protagoniste, ou la seconde (en Espagne), colorée et vive, elles brassent à-peu-près la même thématique. En quittant son quotidien, Morvern essaye d’oublier la mort de son petit ami et tente de retrouver le goût à la vie en multipliant les excès parfois facétieux. Mais, comme toute personne qui essaye d’« oublier », Morvern est vite rattrapée par son passé, notamment lors de cette scène où elle rencontre un homme qui vient juste de perdre sa mère. Tous deux bouleversés par des choses qu’ils vivent simultanément, ils oublieront leur désarroi dans le sexe et le plaisir de l’instant présent. Cela expliquera aussi pourquoi la jeune femme décide aussitôt de quitter l’hôtel dans lequel elle séjourne avec sa copine.
Ce trajet au plus profond de soi-même, aussi bien physique qu’intérieur, prend régulièrement l’allure d’un road-movie d’une étonnante légèreté, alors que les sujets qu’il aborde sont plutôt moroses. Mais Lynne Ramsay, déjà réalisatrice d’un très beau Ratcatcher, refuse de s’abîmer dans la case lacrymale, au même titre qu’elle châtie la dramatisation à outrance ; ce qui justifie le recours à un humour sous-jacent et jamais morbide, qui se contente d’être efficace en jouant sur l’absurdité de certains passages. La mise en scène, aux cadrages parfaitement composés, peut paraître esthétisante, mais elle sert à insister subtilement sur les états d’âme de sa protagoniste, d’où le jeu impressionnant sur les couleurs qui permet au film d’échapper à l’exercice de style vain et superficiel… En s’attachant à des choses viscérales, la cinéaste châtie le bavardage oiseux pour s’intéresser de plus près à l’univers de Morvern, qui devient un reflet de sa propre folie (des couleurs flash quand elle va bien, des couleurs sombres pour l’effet inverse…). Cela ne part donc pas d’une démarche gratuite mais au contraire d’une envie d’impliquer le spectateur dans un parcours initiatique exceptionnel. Avec le recul, c’était probablement le meilleur procédé pour nous faire partager des émotions communes et évoquer un thème aussi universel que celui du deuil.
Tout est dans l’atmosphère. Et ce n’est pas parce que rien n’est dit explicitement qu’il ne se passe rien d’intense. Le voyage de Morvern se situe hors des conventions. Il n’y a pas à proprement parler de scénario mais de bribes de situations et de sensations (des couleurs, des sons, des bruits, des pleurs, des sourires…). La superbe musique (Boards of Canada, Mamas and Papas, Velvet Underground…) renforce la tonalité hypnotique de l’ensemble. Pour toutes ces raisons, ce bel objet ressemble à une expérience aux qualités formelles irréprochables qui risque fort de passionner ceux qui sont à la recherche de nouveauté (entre ce film et l’exquise Cité de Dieu, ils ne seront pas déçus). Film sur la quête de soi dans un pays étranger, Morvern Callar préfère certainement le diurne espagnol au nocturne indien, mais son voyage est tellement fascinant et curieux qu’il hante longtemps l’esprit après la projection.

