Comme beaucoup de ceux qui choisissent de vivre au fin fond de l’Alaska, John Ottway a quelque chose à fuir. De sa vie d’avant, il garde le souvenir d’une femme, une photo qu’il tient toujours contre lui, et beaucoup de regrets. Désormais, il travaille pour une compagnie pétrolière et protège les employés des forages contre les attaques des animaux sauvages. Lorsque le vol vers Anchorage qu’il prend avec ses collègues s’écrase dans l’immensité du Grand Nord, les rares survivants savent qu’ils n’ont que peu de chances de s’en sortir. Personne ne les trouvera et les loups les ont déjà repérés. Ottway est convaincu que le salut est dans le mouvement et que la forêt offrira un meilleur abri. Mais tous ses compagnons d’infortune ne sont pas de son avis et aux dangers que la nature impose, s’ajoutent les tensions et les erreurs des hommes. Eliminés par leurs blessures, le froid, les prédateurs ou leurs propres limites, les survivants vont mourir un à un. Ottway va tout faire pour survivre avec les derniers, mais quelle raison aurait-il de s’en sortir ?
En surface, Le territoire des loups rappelle Les Survivants (Frank Marshall, 1993), inspiré d’une histoire effroyable où l’avion d’une équipe nationale uruguayenne de rugby s’écrasait sur la Cordillère des Andes et le manque de nourriture obligeait quelques rescapés à bouffer des cadavres pour survivre. Le film avait beaucoup marché grâce à son argument attractif (la question de l’anthropophagie) mais appuyait trop le trait pour ne pas tomber dans le mélodrame. En comparaison, le nouveau Joe Carnahan prend moins de pincettes et carbure à l’instinct en revisitant un genre aussi connu qu’éprouvé : le survival. Sauf que là où l’on pouvait s’attendre à une simple déclinaison de Délivrance (John Boorman, 1972) mettant en opposition l’homme vulnérable et la nature indomptable, le scénario tord les conventions pour s’éloigner de cette trame un peu prévisible. En fait, la séduction du film, tendu à l’extrême, naît paradoxalement de sa rudesse en jouant sur différentes sources d’angoisse et en ne laissant aucune alternative aux personnages. On comprend qu’ils vont tous mourir; mais la question, finalement plus cruelle, c’est de savoir combien de temps ils vont réussir à prolonger leur espérance de vie. D’autant que les loups sont affamés, que le climat extrême glace le sang et que les êtres aimés sont partis.
Partant de ce principe nihiliste, ce Territoire des loups mise d’avantage sur la capacité du spectateur à saisir les ellipses, à imaginer plus que de raison et à flipper comme un grand dans un environnement hostile où tout est possible – surtout et toujours pour le pire. Planté dans un décor de limbes, suivant les parcours tortueux d’âmes en peine, il révèle une intensité exponentielle, travaillant l’usure, l’attente, l’épuisement physique et moral. Si le traumatisme du protagoniste est dévoilé dès l’ouverture, les autres personnages réservent aussi des surprises, tous aussi bien écrits les uns que les autres et supérieurement interprétés. Difficile d’anticiper une telle réussite, d’autant que Liam Neeson – déridé par Carnahan dans l’adaptation cinématographique de L’agence tous risques – n’a jamais été aussi bon depuis longtemps (Taken, ça ne compte pas). Le territoire des loups prouve donc que le réalisateur de Mi$e à prix n’est pas qu’un simple petit malin spécialisé dans les comédies d’action frivoles. Comme dans le sous-estimé Narc (2002), il peut se montrer plus sensible que tape à l’œil et laisser le temps à l’émotion de poindre sans tomber dans le pensum. Certaines scènes comme celle du crash aérien sont par ailleurs tellement réussies qu’elles donnent envie de voir le film à répétition.

