« Le successeur » de Xavier Legrand: après « Jusqu’à la garde », toujours plus de noirceur et de surprises

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Impatients nous étions de découvrir le nouveau film de Xavier Legrand six ans après son terrassant Jusqu’à la garde (2017) qui, à notre grande surprise, n’est pas passé par la case des grands festivals européens obligatoires (Cannes, Venise, Berlin etc.). Une manière de déjouer les attentes (sans doute trop fortes) après ce premier long métrage anxiogène? D’être plus léger? Besoin de rire un peu, face à l’horreur du monde? On croit à cette option… cinq minutes, quand ça commence fort, cliquant, bruyant (et donc étrange de la part de ce cinéaste au style si sobre et si anti-spectaculaire) avec ce défilé clinquant, hypnotique, qui nous plonge en pleine fashion week. Amples mouvements de caméras, jolis mannequins, grosse musique électro: on se croirait presque chez Juju Ducournau. C’est spectaculaire et ça traduit l’impressionnant accomplissement artistique du personnage d’Ellias (fabuleux Marc-André Grondin), couturier parisien d’adoption.

Mais cet incipit clippesque est évidemment un trompe-l’œil: Ellias a beau être au sommet de la gloire, il se prénomme en réalité Sébastien, comme nous l’apprendrons plus tard, à son retour à Montréal pour gérer les obsèques de son père fraîchement décédé. Une situation d’autant plus malaisante qu’il ne lui adresse plus la parole depuis vingt ans. Que sait-il de lui? Pas grand-chose, car il s’est construit contre lui. Comme quoi, Legrand a beau en apparence changer de style et de peau (les premières images bling bling), on reste en terrain familier du drame familial (torturé, anxieux, croulant sous l’horreur des relations humaines). Avant masqué, Le successeur se présente rapidement comme nouvelle variation autour des figures du père, du fils et du mauvais esprit – et amen, mes frères -, lourdée d’une profusion de motifs métaphoriques ou picturaux. Et ce fichu héritage que le défunt patriarche s’apprête à léguer au fiston maudit est loin de se limiter à une vieille baraque remplie de vinyles de Michel Fugain. La tragédie est en marche.

La bonne idée de ce film, assez inconfortable, et en cela inhérent à l’humeur de son auteur, s’avère de multiplier crescendo les révélations, rencontres et situations tordues. Le tempo est savamment dosé pour nous permettre d’être constamment surpris aussi bien par ce que découvre le fils que par les choix (d’apparences) improbables qu’il décide d’opérer pour tenter de se sortir d’une situation de plus en plus atroce. À mesure que les rebondissements pleuvent (et c’est peu dire qu’ils sont nombreux), c’est la mise en scène elle-même qui évolue pour mieux disséquer une horreur froide et glaçante – Michael Haneke, sors de ce corps! Mais, achtung, la distance s’installe un peu, notre empathie également. Heureusement, juste au moment où le château de cartes menaçait de s’écrouler, Xavier Legrand nous sort du chapeau une surprise finale, le temps d’un climax drôlement horrible dont on ne sait s’il faut en rire (c’est une blague?) ou en pleurer (c’est une tragédie?). Le Successeur est un film drôlement triste. G.C.

21 février 2024 en salle | 1h 52min | Drame
De Xavier Legrand | Par Xavier Legrand
Avec Marc-André Grondin, Yves Jacques, Anne-Elisabeth Bossé

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