[CRITIQUE] LE SENTIMENT DE LA CHAIR de Roberto Garzelli

Le sentiment de la chair est un film clinique, malade, romantique mais d’une telle discrétion qu’il risque de passer sous le radar. Pourtant, il mérite d’être découvert, rien que pour son sujet en or massif : l’attirance trouble entre une étudiante en dessin anatomique et un radiologue, tous deux fascinés par le corps humain – pas seulement de l’extérieur. Sur le papier, on tient le nouveau Trouble Everyday (Claire Denis, 2001), un choc organique quelque part entre Clive Barker et David Cronenberg. A l’écran, la tache n’est pas aussi aisée. Le thème est sublime, extrêmement rare dans le cinéma français, d’une puissance tellement insensée qu’il faut absolument que tout le reste soit à la hauteur pour ne pas obtenir l’inverse de l’effet escompté. Heureusement, le réalisateur Roberto Garzelli évite deux ornières (la dissertation et la théorie) en privilégiant l’instinct, à travers une mise en scène sensible aux corps, aux couleurs, aux gestes, aux regards pour multiplier les contrepoints.

La dimension à la fois réaliste et fantastique est parfaite pour traduire les élans érotico-morbides de ces deux personnages aveuglés par la quête à la fois érudite et artistique d’une redéfinition du désir. En charriant différentes émotions (le vertige sensuel, l’inquiétude intérieure, le sentiment de jouissance provoqué par l’exclusivité et la transgression, le mélange de répulsion et de fascination), Garzelli dissèque la nature du couple : est-ce que deux personnes qui partagent les mêmes goûts et les mêmes obsessions sont forcément faites pour vivre ensemble? Comment distinguer la passion de l’amour? Sans atteindre la démence viscérale de Ashley Judd et de Michael Shannon dans Bug, de William Friedkin (2008) – une référence écrasante en termes d’amour braque, les comédiens Thibault Vinçon et Annabelle Hettmann ne déméritent vraiment pas. A l’arrivée, la conviction (la modestie, le refus du sensationnalisme, la mélancolie, la poésie et le culot monstre, notamment dans le dénouement) compense les scories d’un projet que l’on imagine sans peine difficile à monter. Il fallait oser.

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