Il serait très tentant de hurler aux superlatifs pour défendre ce petit film, adapté d’un roman de l’écrivain jurassien Pierric Bailly (interrogé dans notre rubrique Invité de minuit) qui se déroule dans la France des intérimaires et qui raconte l’histoire d’un homme et d’un enfant. Mais un devoir de réserve, comme une retenue, s’impose: il faut respecter sa simplicité, son humilité, son humanité. Pour les habitués des Larrieu, on retrouve le bonheur montagnard, l’amour du grand air, que le duo pyrénéen se plait tant à mettre en scène (depuis La brèche de Roland, ce qui remonte à loin). Les cinéastes les superposent aux codes d’un genre nouveau pour eux (le mélodrame) et aux trajectoires de gens qui se rencontrent, qui se séparent, qui se retrouvent pour mieux se re-perdre et se re-retrouver. Et la noblesse dans tout ça, c’est de s’attacher à un de « ces gens ». Un homme (Aymeric joué par Karim Leklou), bonne pâte sans ambition, qui louvoie, qui se laisse vivre et guider par ce qui se présente à lui. On le voit au départ, jeune, se faire pincer dans un cambriolage, lui faisant purger une peine de prison. Puis, on le retrouve plus tard, calme et observateur, attentif à tout ce se passe autour de lui, aux aguets d’une félicité, comprendre « si possible, un truc bien ». De manière fortuite, lors d’une soirée à Saint-Claude dans le Haut-Jura, il tombe sur une ancienne collègue enceinte de six mois (Florence jouée par Laetitia Dosch), abandonnée par un homme parti reconstruire sa vie ailleurs. Et se met (très) rapidement en couple avec elle. Et, chemin faisant, il devient papa de Jim, un enfant sans père. Comme on devient papa par hasard, sur le coin de la gueule. Du jour au lendemain, il est celui qui se lève le matin pour un autre. C’est justement cette bascule qui va lui donner un équilibre.
De filiation, du mystérieux sentiment de paternité quand il ne relève pas des liens du sang, il en est bien sûr question dans Le Roman de Jim. Il est aussi question d’équilibre, de trouver le moment de stabilité, où n’importe quel Sisyphe se tient enfin debout, quitte à se casser la gueule par la suite. De passif, Aymeric devient actif: il élève cet enfant, l’éduque, l’aime comme le sien… sans que ce soit le sien. La présence à la fois réelle et quasi fantomatique d’Aymeric questionne un peu, dans cette façon de se tenir à distance de tout pour ne pas se brûler et souffrir des « choses de la vie », d’être à la fois dans cette famille tout en restant un pied en dehors. Jusqu’à ce que le père biologique ressurgisse, lui qui, de son autre vie, a tout perdu. D’un coup, se noue une tragédie bien vivante, à hauteur d’humains, à coups de choses à faire et contre lesquelles personne ne peut pas grand-chose. Alors que l’enfant doit tisser un lien avec son père biologique, Aymeric devient un simple parrain. Il laisse sa place par bonté, par compassion, par effacement, et parce qu’il sait mieux que quiconque l’impérieuse nécessité de se reconstruire… Mais, du coup, sans Jim, de plus en plus éloigné, Aymeric perd l’équilibre trouvé, subit le manque de cet enfant et sa soif de liberté, fut-elle précaire, fut-elle non négociable, l’a endormie, il ne comprend que trop tard, lorsque la distance devient géographique et incommensurable, qu’il ne peut plus réagir, qu’il est piégé par ce qui a été décidé pour lui, et parce qu’il a eu la politesse de fermer sa gueule. C’est la part déchirante, et ce qui va faire que le film, au gré d’ellipses inattendues sur plusieurs années, va prendre une ampleur et une fluidité inouïes.
On entre dans ces vies-là sur la pointe des pieds avant d’être témoin intime des choix des uns et des autres. Sans entrer dans le détail, personne ne peut juger. C’est d’autant plus trouble qu’on va aimer un personnage le temps d’une scène – Florence/Dosch formidable lorsqu’elle s’en prend à une amie qui se permet une réflexion déplacée, magnifiquement regardée par Aymeric/Leklou, se souvenant pourquoi il l’aime tant – et éprouver le sentiment contraire dans une autre – Florence/Dosch détestable lorsqu’elle éloigne son enfant et donne des explications impossibles à encaisser, terriblement regardée par Aymeric/Leklou, comprenant pourquoi il ne l’aime plus. Et Le Roman de Jim de ressembler, sans jamais surligner quoi que ce soit, à la vie. Avec des moments où parfois, on ne comprend pas et où parfois, on comprend trop.
Une impression consolidée par le fait que le film des Larrieu se révèle très simple dans son exécution et en même temps très compliqué dans ce qu’il raconte: les vérités ne sont jamais hurlées ou accompagnées d’ostentation avec un panneau « attention, grand moment », elles peuvent surgir comme ça, au détour d’une scène comme au coin d’une rue, à n’importe quelle heure de la journée, lors d’un repas en campagne ou à la boulangerie-pâtisserie d’un hall de gare. À partir de cet ordinaire-là, ce Roman de Jim, avec un r majuscule, car l’ordinaire peut être grand (tout comme le plaisir des larmes dans un mélo), réussit à tisser un lien affectif extraordinairement durable. Avec le pas d’un géant vers le cœur des gens: Karim Leklou, en retrait puis investi, meilleur père puis père vaincu, touché coulé anéanti puis à nouveau debout. Comme nous tous, en équilibre.
14 août 2024 en salle | 1h 41min | Comédie dramatiqueDe Arnaud Larrieu, Jean-Marie Larrieu | Par Arnaud Larrieu, Jean-Marie Larrieu Avec Karim Leklou, Laetitia Dosch, Sara Giraudeau |
14 août 2024 en salle | 1h 41min | Comédie dramatique

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