[CRITIQUE] LE PARFUM : HISTOIRE D’UN MEURTRIER de Tom Tykwer

On tient certainement l’un des paris les plus fous de cette année: réussir à transposer au cinéma Le Parfum, le roman réputé inadaptable de Patrick Süskind, qui, par la grâce d’un style littéraire affûté et précis, conférait une odeur singulière à chacun de ses mots et racontait de manière éminemment limpide le parcours atypique de Jean-Baptiste Grenouille, l’homme qui « compta parmi les personnages les plus géniaux et les plus horribles de son époque ». Après de multiples hésitations, le choix du réalisateur s’est finalement porté sur Tom Tykwer (Heaven). Contre toute attente, alors que le projet aurait pu courir à la catastrophe, le réalisateur allemand réussit son projet casse-gueule et signe une adaptation très fidèle qui, si elle n’est pas exempte de défauts, impressionne par sa démesure baroque, son audace courageuse et son lyrisme flamboyant.

Né en 1744, Jean-Baptiste Grenouille, enfant solitaire et malade, devient un être à part grâce à un don: son odorat. Dès sa naissance, il n’a pas d’autre passion que les odeurs. Un jour, alors qu’il nageait dans la misère absolue, il parvient à se faire embaucher comme apprenti chez les maîtres parfumeurs de la capitale et découvre les secrets de la fabrication des parfums. Dans sa quête, Grenouille devient attiré par le parfum naturel des jeunes filles. La fascination n’aura pas de limites…

La substance du roman de Patrick Süskind, considéré à juste titre comme un chef-d’œuvre, était suffisamment riche et robuste pour éviter les modifications hasardeuses lors du travail d’adaptation au grand écran. Le seul inconvénient venait du metteur en scène qui, s’il ne maîtrisait pas l’essence du roman, pouvait se contenter d’un travail d’illustrateur et passer à côté de la complexité du récit. Pendant longtemps, l’idée a germé dans l’esprit de bon nombre de réalisateurs (Stanley Kubrick, Ridley Scott, Tim Burton, Milos Forman, Martin Scorsese) qui se sont tous cassés les dents sans réussir à l’adapter parce que les droits étaient bloqués ou à produire un résultat potentiellement convenable. En fin de compte, le formaliste Tom Tykwer (Cours, Lola, Cours), réputé pour ses intrigues échevelées et ses effets visuels détonants, se révèle un choix adéquat parce que le défi devient double. Grâce à un scénario substantiel, il a l’occasion de faire taire tout ceux qui ne voient en ses films que des clips esthétisants qui privilégient la forme au fond. Après avoir repris à sa sauce une partie de la trilogie que Kieslowski n’a jamais pu concrétiser (l’aérien Heaven et son plan final majestueux), Tykwer s’attaque encore une fois à du lourd et réussit une sorte de miracle en captant, par des moyens souvent virtuoses mais peu économes, la nature même du roman.

Incontestablement, le film ne laissera pas la même empreinte que le roman tout simplement parce que là où Süskind était subtil dans ses descriptions, Tykwer a recours à une surenchère qui peut indisposer ceux qui auraient préféré de la sobriété. On risque également de lui reprocher son aspect baroque avec des effets visuels trop modernes qui au premier regard ne conviennent pas pour une action censée se dérouler il y a trois siècles. Mais c’est la démarche intègre d’un cinéaste qui apporte sa vision des événements sans trahir l’esprit originel: c’est sa façon à lui de composer une œuvre à la fois contemplative et instinctive, sensorielle et dérangeante. L’autre détail qui peut choquer vient du choix de l’acteur qui ne correspond pas au portrait que Süskind faisait de Jean-Baptiste Grenouille, c’est-à-dire laid et repoussant. Une nouvelle fois, le réalisateur a choisi un acteur au visage angélique parce que c’est ainsi qu’il le concevait en ayant lu le roman. Il prend le parti selon lequel l’aspect inquiétant du personnage Grenouille est davantage reflété par son rapport aux autres que par son physique disgracieux.

Avec le recul, ce choix est plutôt judicieux étant donné qu’il fonctionne avec les événements à venir et notamment la longue scène finale. Conscient que la comparaison ne tournerait pas à son avantage, le jeune Ben Whishaw, qui a coiffé au poteau Orlando Bloom et Johnny Depp pour le rôle, défend convenablement son personnage et met en valeur sa sensibilité ardue et son extra-sensorialité par la simple intensité de son regard innocent. La fiction est conforme au bouquin dans ses axes principaux: ses surprises sont essentiellement formelles tandis que ceux qui ne connaissent pas le roman pourront plonger sans peine dans un monde ténébreux et interlope, séduisant et mystérieux. Conformément au livre, on suit le parcours de Jean-Baptiste Grenouille de sa naissance à la conclusion inattendue même si un prologue superfétatoire cherche à tromper ceux qui ne connaissent pas le roman. Afin d’en conserver l’odeur, Tom Tykwer peut se passer de la technique de l’Odorama (des cases à gratter pour sentir en même temps que les personnages à l’écran) initié par John Waters. Le ton est donné dès les premières scènes, notamment celle, cruelle, de la naissance de Grenouille qui est représentative de l’effet souhaité par Süskind: les images parviennent, par leur simple pouvoir, à faire naître une odeur pestilentielle par des jeux de lumière, une profusion d’éléments nauséabonds ou de simples contrastes de couleurs.

Les passages les plus intéressants du roman sont respectés à la lettre que ce soit l’épisode du tanneur, la mère infanticide, l’obsession de la jeune fille rousse, le passage de la grotte, le personnage de Druot et surtout la fin qui justifie la réputation d’un livre impossible à adapter. Inévitablement, Tykwer a décidé de la conserver: il s’en sort de manière prodigieuse mais on imagine le mal qu’il a dû avoir pour la tourner vu les moyens colossaux déployés. Les événements les moins percutants comme les expériences du Marquis passent à la trappe et l’identification de Grenouille en tant que meurtrier a subi une modification pas inintéressante. Que ce soit dans le roman ou dans le film, le meurtrier procède de la même façon: il rase les cheveux de ses victimes féminines et fait leur enfleurage. A chaque fois, on les retrouve avec un visage étonnamment apaisé que Tykwer met brillamment en valeur en composant ses scènes comme des tableaux foisonnants ou des natures mortes. Une grande importance est donnée à l’épisode de la formation chez Baldini, interprété par Dustin Hoffman, pour appuyer la déception de Grenouille de ne pas avoir pu retranscrire toutes les odeurs du monde. C’est un épisode crucial parce qu’il explique les motivations du personnage (il tue des femmes pour fomenter un parfum) et le réalisateur prend le bon parti de lui donner autant d’importance qu’aux scènes de meurtres.

Le film qui concilie l’exigence du cinéma d’auteur et les vertus d’un divertissement intelligent est pourvu de cette matière dont sont faits les plus beaux cauchemars. Certes, il s’emballe plus que de raison et n’évite pas la pose, de même que le recours à la voix-off n’est pas toujours heureux (le livre donnait une importance capitale à la description) alors que des silences et des regards auraient été plus expressifs. Pourtant, même les défauts finissent par servir l’étrange énergie hypnotique de ce film aussi languissant qu’envoûtant. Les images de la «jeune fille de la rue des Marais» reviennent en boucle comme une image récurrente et permettent de rentrer dans l’esprit de Grenouille pour coller à ses désillusions et son désarroi de ne pas pouvoir vivre ce que n’importe quel autre homme vivra. A l’inverse des autres films de serial-killers qui obéissent aux règles du whodunit, les scènes collent à la subjectivité de Grenouille pour stimuler paradoxalement le spectateur qui se surprend à s’attacher à lui ou même à avoir peur pour lui alors qu’il commet d’affreuses besognes. Le jugement de Tykwer sur son personnage est moins catégorique que celui de Süskind. La raison pour laquelle Le Parfum procure un état de fascination extrême et durable (on repense au film longtemps après la projection) vient de deux points rassurants: le récit n’est pas traité de manière scolaire, policée ou académique et le cinéaste n’œuvre pas dans la belle ouvrage creuse et sans âme. A chaque instant, loin d’en trahir l’esprit, Tykwer apporte par ses acquis et ses expérimentations passés une dimension très viscérale qui donne à penser que s’il ne devait y avoir qu’une seule adaptation de ce roman au cinéma, ce devait être celle-là.

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