[CRITIQUE] LE NOUVEAU MONDE de Terrence Malick

Premières images. Cela se passe en avril 1607. Trois bateaux anglais débarquent sur la côte orientale du continent nord-Américain. Leur mission: édifier Jamestown sur une terre a priori neuve et inhabitée. Problème: ils tombent au cœur d’un empire indien. Re-problème: les Anglais refusent de s’adapter et préfèrent se battre pour construire leur « Nouveau Monde ». Dans le chaos ambiant, John Smith, officier de l’armée alors aux fers pour insubordination, croise le regard de Pocahontas, une femme sublime. Entre eux, naît une relation amicale puis amoureuse impossible… On ne prend strictement aucun risque en affirmant que Terrence Malick est une sorte de dieu vivant. Un homme à la caméra dont la sensibilité aiguë n’a donné lieu qu’à trois films d’une puissance peu commune. Le nouveau monde montre un cinéaste fort de ses acquis et de ses procédés (voix-off, montage, métaphysique, opposition entre l’homme et la nature). La simplicité – pour ne pas dire la naïveté – de son propos qui ne dépasse à aucun moment des questionnements métaphysiques n’est en rien une faille. Au contraire. En montrant des hommes à la quête d’un éden, il répond aux désirs souterrains de ses spectateurs: la recherche d’un paradis fantasmé où les histoires d’amour, désintéressées et sincères, sont encore possibles. Et c’est ce fantasme qu’il exploite ici.

On le lit partout: le nouveau Malick a été charcuté, remonté à toutes les sauces, sous prétexte qu’il s’agit d’un film mal accueilli (critiques US assez assassines) et de fait mineur. Balivernes. A sa simple vision, il y a de quoi arrêter de regarder des films et en prendre de la graine. Des films comme ça, on n’en fait plus depuis que Kubrick nous a quitté. Des ballets symphoniques où les orgues fredonnent la même mélodie du malheur, des histoires d’amour déçues, des attentes qui broient le cœur et l’âme. Et de l’émotion, vraie et brute, qui crève l’écran. Emotion de visages ravagés par le temps qui passe. Emotion du spectateur ébloui par les mouvements d’une caméra aérienne ou la simple beauté des images. Derrière Le nouveau monde, objet nullement calibré qui ne cherche aucun consensus et ne vise aucune récompense, il y a l’audace d’un cinéaste qui laisse parler la tristesse inconsolable de ses personnages sans le moindre mot, tout en exposant leurs maux à travers la musique de Wagner omniprésente, belle, mélancolique, puis, dans un dernier élan, déchirante…

Derrière ce film, il y a une intelligence de cinéma exceptionnelle. Là où les délicieuses lois de la contemplation imposent ses règles. Certains cinéastes comme Werner Herzog, Béla Tarr, Vincent Gallo ou encore Tsai Ming-Liang osent encore les respecter et n’ont jamais eu peur d’organiser des plans d’une durée infinie pour faire vivre des soubresauts d’émotion dans des paysages qui font écho au vide existentiel des persos. Ici, certains risquent de dire que Malick ne réinvente guère sa grammaire cinématographique. Tout faux: il la sublime et impose à chaque plan la maîtrise de sa rhétorique visuelle. Une fois n’est pas coutume, le cinéaste nimbe son récit de toute sa singularité et réussit le bel exploit de transcender une intrigue ténue sans tomber dans le procédé voire les tannantes afféteries. Le nouveau monde dure deux heures et pourrait durer une éternité sans que cela ne pose problème. Une sorte de rêve éveillé, étrange et pénétrant dont on n’a pas fini d’épuiser les beautés.

Les mauvaises langues pourront toujours supputer que Colin Farrell massacre les nouveaux films attendus des plus grands maîtres. Elles n’ont à l’évidence pas vu le film. Ici, l’acteur impose son physique animal et se révèle infiniment plus magnétique que dans Alexandre d’Oliver Stone où, à l’image du film, il louvoyait entre bouffonnerie et pompiérisme. Le nouveau monde apporte la confirmation que nous sommes face à un acteur hors pair qui n’a pas peur de ses choix, souvent audacieux, ni des registres, totalement dissemblables. L’autre acteur à tenir l’affiche n’est autre que Christian Bale qui n’arrive qu’au bout de deux heures de bobine et, grande surprise, ne tire pas la tronche. L’acteur, comme métamorphosé devant la caméra zen et sensuelle de Malick, comme en son temps Richard Gere dans Les moissons du ciel, arbore une mine décontractée quasi-inédite. Le cinéaste prend le bon parti de le filmer sous son meilleur profil en mettant en valeur un élégant sourire que bon nombre de cinéastes essayent désespérément d’annihiler. Les événements s’enchaînent, les personnages disparaissent puis reviennent et les sentiments fluctuent. Au coeur de ces imbroglios amoureux sensibles, la belle Pocahontas, incarnée par Q’orianka Kilcher, formidable révélation.

Alors qu’il y a encore quelques mois on avait la déprimante sensation que le cinéma US se fourvoyait de plus en plus méchamment dans le calibrage éhonté, quelques opus récents se sont mis en tête de nous prouver le contraire. Le chef-d’œuvre – et on pèse nos mots! – de Terrence Malick en fait partie. Ce film en perdition sonde des âmes qui se meurent et constitue une véritable béance à l’imagination. Alors qu’avec un tel sujet (l’histoire de John Smith est battue (et rebattue) d’avance), il aurait été facile de verser dans le purin larmoyant et la grandiloquence pataude, il n’en est rien. Malick vide les effets narratifs de tout pathos et filme la plus simple et la plus compliquée des histoires d’amour avec son style usuel, à la fois assuré et majestueux. Les cinq dernières minutes du film enivrantes n’en finissent plus de résonner dans l’esprit du spectateur. Longtemps. Jusqu’à pénétrer dans ses rêves les plus inconscients.

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