Etrange que ce film de Jafar Panahi soit resté inédit pendant plus de dix ans (il date de 1997). Si sa sortie soudaine en France tient évidemment de l’acte de résistance pour le cinéaste assigné à résidence, aux prises avec la censure locale et interdit de tournage pour les deux décennies à venir, il ne faut pas pour autant négliger ses qualités purement cinématographiques. Depuis ses débuts, Panahi utilise le cinéma comme une arme en s’intéressant à des personnages en marge du système (Sang et or) ou en s’attachant à des causes, en particulier à la condition des femmes en Iran (Le Cercle, Hors Jeu). On retrouve un peu de tout ça, sur un mode nettement plus light qu’à l’accoutumée dans Le Miroir. On y suit le parcours chaotique d’une jeune écolière qui entreprend de rentrer seule chez elle après les cours, en traversant Téhéran, sans connaître l’adresse de sa maison ni même le chemin pour s’y rendre. Au départ, l’enjeu dramatique provoque un suspens minimaliste, presque séduisant par son caractère absurde : arrivera-t-elle à destination sans anicroche ? Evidemment, l’intérêt réside ailleurs. Cette Alice qui traverse le miroir – non pas pour rejoindre ses rêves mais pour se cogner au monde extérieur – est une héroïne comme Panahi les aime : courageuse et aventureuse, elle transforme la douce fugue en émancipation et possède plus la volonté que les moyens pour atteindre son but.
Ce qui est vraiment amusant, c’est que Panahi doit rapidement composer avec les aléas du tournage tout en plaidant pour la pagaille et l’esprit libre. S’il cherche à raconter une histoire – du moins, dans la première partie, ses efforts sont rapidement court-circuités par la jeune actrice qui ne tient pas à ce qu’on lui fasse avaler des couleuvres et témoigne de son aversion pour le cinéma, de son refus têtu des fausses histoires dans un pays où on ne peut plus s’en raconter et de son rejet du monde des adultes. C’est même elle qui décide du moment où l’on bascule de la fiction à la réalité et non le contraire – la réalité aurait pu rattraper le personnage. Finalement, ce qui aurait pu et dû être une épreuve insurmontable se révèle un précieux atout. Certains n’y verront qu’un heureux concours de circonstance mais il y a un double discours : la jeune actrice fait passer le film et le réalisateur de l’autre côté du miroir (la vraie signification du titre). Le résultat bipartite tient à la fois du documentaire et de la fiction, de la peinture bigarrée de Téhéran et du conte initiatique aux détours aussi tordus que stimulants. La réflexion qu’il en émane est au moins autant politique que métafilmique. Plus de dix ans après, le geste reste fort.

