[CRITIQUE] LE LOUP DE WALL STREET de Martin Scorsese

Le Loup de Wall Street, le nouveau long métrage de Martin Scorsese, remarquablement scénarisé par Terence Winter (les séries « Les Soprano », « Boardwalk Empire ») s’inspire des mémoires de Jordan Belfort, courtier dans les années 90. Multimillionnaire, il a succombé à différents excès (drogue, alcool, sexe, manipulations frauduleuses) avant d’être prisonnier de ses vices.

A travers le parcours de ce requin de la finance (Leonardo DiCaprio, impérial) devenu un temps l’un des hommes les plus riches de New York, Martin Scorsese orchestre dans le temple de la spéculation financière une satire terrassante, une parabole sur une société d’apparences, de performances, où tout fonctionne sur des velléités matérielles, des rapports de force, de mauvaises plaisanteries. Pour ce golden-boy de Jordan Belfort, la rhétorique était une arme infaillible pour masquer les intentions et nourrir la win. Mais il a sous-estimé la dimension infernale d’un univers dont il se croyait maître.

Ce qui frappe aux yeux dans un premier temps dans Le Loup de Wall Street, c’est le plaisir de Martin Scorsese, renouant avec ses obsessions (la perte du sens commun, les paradis artificiels, les démons intérieurs, les communautés et les clans pathogènes, l’acceptation de l’irrémédiable…), soulevant toutes les contradictions et tous les paradoxes de cet Italo-Américain fasciné par le catholicisme, jouissant en enfer. Plaisir à déjouer notre attente. Plaisir de filmer un open-space comme un cirque, comme un stade de gladiateurs, comme un bordel, comme une secte dans les moments les plus exaltés. Plaisir de filmer la  mégalopole filmée autrement que dans Taxi Driver et A Tombeau Ouvert.

A travers Belfort, s’exprime la frénésie des années 90, ayant enfanté de nouveaux monstres, plus cyniques que Patrick Bateman, ce Golden Boy psychopathe des années Reagan dans le roman American Psycho de Bret Easton Ellis. Les corps sont réduits à des fonctions, des instruments, des objets. Une addiction aux substances prohibées et au sexe, consommé à la chaîne, avec boulimie, sans appétit, parce qu’il faut bien combler le vide, se sentir vivants. Les décennies suivantes auront droit à Fight Club et à YouPorn.

Il fallait bien trois heures d’éclaboussures, de flammes et de cendres pour raconter le parcours vertigineux et grandiose d’une épave. Comme on pouvait l’espérer de Scorsese (un Scorsese revenu de tout), Le loup de Wall Street est un opéra bouffon aux brusques flambées de violence scrutant la métamorphose d’un homme en loup, d’un loup en larve, d’un modèle en gourou. Entre descente aux enfers convulsive et comédie noire. Forcément, tout le monde en fait des tonnes. C’est la qualité du film que de ne rien compter et de ne pas se censurer, à une heure où tout le monde se préserve, pour raconter un rêve, poussé à son extrême limite, portant les germes de sa destruction.

Au pays d’Astérix, les scènes avec Jean Dujardin vont être les plus commentées. Elles ne sont clairement pas les plus emballantes (le point de vue de Scorsese est d’ailleurs assez étrange). A l’inverse, pour une cinquième collaboration (Gangs of New York, Aviator, Les Infiltrés, Shutter Island), Martin Scorsese continue de révéler Leonardo DiCaprio. Matthew McConaughey est démentiel et Jonah Hill, dans un rôle adipeux, couard, ambigu sous ses dehors bonhommes, aussi. Ce dernier a beau être dans l’ombre de DiCaprio/Jordan Belfort, c’est lui la vraie révélation.

Mais ce film, mal élevé, d’une force tranquille, ne se résume pas à des numéros d’acteurs en pleine performance ostentatoire. Parcouru par une énergie contagieuse, Le Loup de Wall Street rappelle aussi et surtout pourquoi on aime et on a tant aimé le cinéma de Martin Scorsese. De la même façon que l’on se souvient dans Casino de la citation de la musique du Mépris de Jean-Luc Godard, le réalisateur des Affranchis glisse une fois encore des références partout, comme un jeu de pistes : un clin d’œil au Freaks de Tod Browning dans des bureaux de traders uniformes, une dispute conjugale renvoyant à Casino, aux éclairs de violence dans Ragging Bull et Les Affranchis. Un cinéaste essentiel, en somme.

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