On retrouve dans Le Havre l’essence du cinéma du Aki Kaurismaki : personnages touchants, absurdité existentielle et sens très aigu de la composition des images. Une nouvelle fois, il utilise cet art pour porter un regard bienveillant sur les laissés-pour-compte et trouver un peu d’humanité dans un monde qui en est dépourvu. Sa fable lumineuse et simple, chaleureuse et généreuse, montre comment un cireur de chaussures un peu couard finit par protèger un jeune immigré clandestin. Les figures de style usuelles du réalisateur Finlandais ne manquent pas (distanciation de roman-photo, maniaquerie du détail).
Mais, à la différence de son précédent long métrage Les lumières du faubourg, qui se contentait de recycler des formules éprouvées, ce nouvel éclat, raconté vite et bien, assure la nécessité de s’engager, de regarder plus loin et de parler des choses graves avec légèreté (ce qui ne veut pas dire désinvolture). L’action se déroule dans un univers qu’il faudrait inventer s’il n’existait pas, où l’on peut croiser des têtes connues (Jean-Pierre Léaud, déjà dans J’ai engagé un tueur) et de nouveaux venus dans la maison Kaurismakienne (Jean-Pierre Darroussin, la démarche inquisitrice d’un Charles Vanel). L’écrin renvoie au cinéma français des années 40-50, celui de Clouzot, Duvivier, Carné et Claude Autant-Lara. Plus qu’un hommage, il s’agit d’une manière ludique d’utiliser les codes du passé pour mieux parler du présent. On pouvait craindre que Kaurismaki ne maîtrise pas un sujet trop «grand» pour lui et s’embourbe dans des raccourcis simplistes.
Heureusement, les résonances politiques (les immigrés clandestins qui surgissent au détour d’une scène mémorable dans un conteneur, les allusions contemporaines à Sangatte) ne versent pas dans la revendication poids lourd, ni même dans le pathos. Il y a toujours une distance idoine et elle est en grande partie assurée par l’ironie du formidable et trop rare André Wilms. Ses répliques et les intonations, entre absurde et esprit de sérieux, confèrent un charme inouï que l’on connaissait déjà (La vie est un long fleuve tranquille) mais dont on ne se lasse pas.

