A chaque long-métrage, Nicolas Winding Refn joue sur les apparences pour tromper le spectateur et déjouer ses attentes. C’était déjà la morale de Inside Job, son expérience américaine adaptée d’un scénario de Hubert Selby Jr., dans lequel une enquête policière devenait une introspection paranoïaque où rien n’était ce qu’il semblait. Depuis, il a l’art de faire passer une tautologie pour un discours subversif et de manier l’ironie, le trompe-l’œil, l’illusion. Pour donner un exemple, Bronson était annoncé comme un remake de Orange Mécanique et à l’arrivée, il s’agissait plus d’un hommage de disciple au maître Kenneth Anger, doublé d’une mise en abyme sur la création arguant que faire un film revenait à souffrir. Il risque de se produire le même malentendu avec Le guerrier silencieux (Valhalla rising) qui propose une expérience encore plus autiste. Présenté comme un mélange de Conan le barbare et de Cannibal Holocaust, ce nouveau long-métrage ressemble au final à un poème sublime entre Sur le globe d’argent de Andrzej Zulawski et Lucifer Rising de Kenneth Anger – auquel le titre renvoie.
Nombreux sont les cinéastes qui veulent trouver une combinaison possible entre l’auteur et le commercial pour traduire dans un langage accessible des notions complexes ou tordues. C’est le cas de Nicolas Winding Refn qui avec la trilogie Pusher et Bronson a compris que les obstacles au moment de l’écriture, du tournage et du financement stimulent la création. Par exemple, Pusher est devenu une trilogie pour éponger une dette financière et chaque épisode a été nourri par l’angoisse du cinéaste qui ne savait pas comment il allait réussir à s’en sortir. Bronson était à la base un film de commande et NWR l’a réécrit pour brouiller les pistes. En faisant semblant de s’intéresser à une icône virile (le prisonnier autoproclamé « Charles Bronson ») pour érotiser son corps et multiplier les références à la culture gay (les poses lascives de l’acteur, l’utilisation d’un morceau de Pet Shop Boys), NWR offrait des restes de Kenneth Anger à un public avide de bastons et de testostérone. C’est son sens du défi et, pour essayer de convaincre les producteurs et conserver son intégrité, il a dû se battre jusqu’au bout. Cela revient à dire qu’en combattant ses démons intérieurs, on parvient toujours à ses fins. C’est la morale de tous ses films jusqu’à présent et Le guerrier silencieux n’échappe pas à la règle. Pendant moins de deux heures, NWR montre la lutte d’un héros mutique (Mads Mikkelsen, son acteur fétiche, découvert dans la trilogie Pusher) contre lui-même.
Ceux qui l’accompagnent le surnomment «One Eye» en raison d’un handicap physique et NWR l’a baptisé ainsi en allusion à Snake Plissken (Kurt Russell dans New York 1997 et Los Angeles 2013). Passé les premières minutes spectaculaires (explosion de crâne à mains nues, éviscération et décapitation), le reste du film n’est ni plus ni moins qu’une errance élégiaque, une lente agonie sur un drakkar avant la perte dans une nature hostile, gouvernée par une doublure invisible du monde, parcourue par une musique lointaine, nourrie de fulgurances hallucinées. La narration est divisée en plusieurs chapitres guidant le spectateur comme les personnages entre les lambeaux de chair. De manière imperceptible, One Eye, qui aurait pu se faire tatouer le nom de Lucifer sur le torse, évolue vers l’Enfer. L’odeur de carne, le sang en CGI, les bruissements de la nature, la photo variant du rouge sang au bleu létal et la beauté indécente des images génèrent un flou artistique sidérant tout en accentuant les émotions. De toute évidence, Nicolas Winding Refn a pris un risque fou avec Le guerrier silencieux à la fois commercial (il faut aimer la contemplation) et artistique (on risque de lui reprocher une tendance à la pose). Pourtant, il a réfléchi à chacun de ses plans, à leur signification et à leur pouvoir de fascination. Il a su capter l’essentiel, invoquer une magie sorcière, enregistrer l’éclat mystique, cerner les cercles de Dante, filmer les paysages rocheux des Highlands écossais comme possédés. Ce voyage d’une âme au cœur des ténèbres ne vient pas à nous mais il importe que l’on vienne à lui. De bout en bout, on est dans un coma, ébloui, en transe, suspendu entre le paradis et l’enfer. Avant la chute sur un tas de cendre.

