Dans son premier long-métrage Viejo Calavera (2016), le réalisateur bolivien Kiro Russo suivait le parcours d’un dénommé Elder qui, à la mort de son père, trouvait un emploi de mineur avant de découvrir un secret concernant son paternel. Le grand mouvement est une sorte de suite, dans la mesure où on y retrouve Elder, cette fois à La Paz, après un périple de 7 jours qui l’a conduit, lui et deux de ses compagnons, à la capitale. Leur mine a fermé, et en tant que chômeurs, ils entendent protester et éventuellement trouver un emploi sur place.
Le grand mouvement du titre peut se comprendre à deux niveaux, microcosmique et macrocosmique. À l’échelle individuelle, il s’agit du périple entrepris par Elder et ses compagnons. À l’échelle urbaine, le film traduit la démesure d’une entité en perpétuelle expansion. Les premiers plans offrent une vision panoramique de la ville, révélant des immeubles en construction envahissant la montagne tandis que la circulation frénétique est assurée par des voies au bord de l’embolie. Petit à petit, la caméra du chef opérateur Pablo Paniagua perd de la hauteur pour se rapprocher des activités humaines: un marché, une manifestation… On a beau être en terrain plus familier, on comprend quand même le désarroi des mineurs qui ne sont pas dans leur élément. Elder surtout, semble souffrir d’un mal étrange. Peut-être que c’est l’effet de ses années de travail à la mine, mais peut-être aussi que l’origine est plus mystérieuse.
Le grand mouvement n’est pas un film classique avec un scénario narratif qui avance selon une logique éprouvée. Au contraire, le film invite à suivre les personnages suivant les aléas de l’instant. Les ambiances varient parfois abruptement, laissant la possibilité à un intermède musical incongru de surgir sans prévenir au milieu du film. Une chose frappe, c’est la volonté constante d’associer des éléments habituellement considérés comme antithétiques, mais il s’agit moins de les opposer que de les concilier: la ville et la montagne, la tradition et la modernité, le visible et l’invisible. Un personnage en particulier assure ce lien : c’est Max, une sorte de shaman qui vit dans la montagne, mais passe la moitié de son temps en ville pour prodiguer des remèdes à base de plantes. Il est probablement le seul capable de comprendre la nature du mal qui affecte Elder. Pour les citadins, Max passe pour un clochard, mais sur la montagne, il est comme un seigneur qui jouit de la splendeur de son domaine, une forêt filmée comme une cathédrale végétale.
Une autre intention de Kiro consiste à rendre visibles les gens comme Elder, habituellement «invisibles»: ils sont en guenilles, et n’ont même pas de quoi subsister décemment. Lorsqu’ils trouvent du travail, ils ne reçoivent pas le salaire attendu à cause d’Elder que la maladie rend moins productif. Après avoir picolé en fin de journée, ils vont se coucher dans un dortoir surpeuplé, où Elder empêche les autres de dormir.
Avec la nuit, les images sont de plus en plus surréelles, sans qu’il soit clair qu’elles sont générées par le délire d’Elder, ou les visons de Max dans la montagne, qui voit apparaître un fantomatique chien blanc. La conclusion est un collage hallucinatoire d’images subliminales qui laissent quand même distinguer Elder se réveillant brusquement sous l’effet de l’intervention de Max. Est-ce parce qu’il est guéri, ou sur le point de mourir, emporté par le chien blanc? Le mystère reste entier. G.D.
30 mars 2022 en salle / 1h 25min / DrameDe Kiro Russo Scn Kiro Russo Avec Julio Cezar Ticona , Israel Hurtado , Francisa Arce de Aro Titre original El Gran Movimiento |
LE GRAND MOUVEMENT / Au cinéma le 30 mars 2022 from Survivance on Vimeo.

30 mars 2022 en salle / 1h 25min / Drame