Vincent Lindon, Léa Seydoux, Louis Garrel et Raphaël Quenard jouent des versions d’eux-mêmes dans Le deuxième acte, réflexion sur le pouvoir du cinéma face au réel. Un film d’ouverture au 77ᵉ Festival de Cannes aux allures de non-film.
Le moyen métrage Nonfilm, que Quentin Dupieux a réalisé en 2001, est une clef essentielle pour comprendre comment fonctionne ce cinéaste (sa filmo, ses obsessions, son humour). Et c’est d’autant plus vrai pour Le deuxième acte, réalisé en 2024, qui ressemble à un quasi-remake dudit film, mais avec des stars. L’action de Non Film (visible ici) se déroulait dans une ville désertique, sur le tournage d’un film où un homme se réveillait dans une voiture et interrogeait l’équipe technique. S’ensuivait alors une multitude de situations barrées, plongeant le spectateur dans un abîme entre hilarité et perplexité. Plus de vingt ans après, ce sont des acteurs connus (Louis Garrel, Raphael Quenard, Vincent Lindon, Léa Seydoux) qui déraillent au sens propre.
De la même façon que le spectateur Yannick interrompait la mauvaise pièce de théâtre à laquelle il assistait dans le film éponyme, les quatre comédiens s’évadent ici du champ du mauvais film dans lequel ils jouent pour nous raconter d’autres histoires. Avec ses plans-séquences d’une durée déraisonnable (et un travelling final à faire rougir Béla Tarr!), Dupieux capte ce qui se passe hors-champ, enregistre les moments en creux, les acteurs lorsqu’ils cessent d’en être; ce qu’un film lambda ne montrerait pas, et compte sur les éclats que produisent les comédiens qui, totalement libres, peuvent mutuellement se mettre en valeur: Raphael Quenard/Louis Garrel d’une part; Vincent Lindon/Léa Seydoux d’autre part. Jusqu’à la réunion de tous les protagonistes dans un restaurant où attend un serveur poireautant depuis des siècles (Manuel Guillot). Ce dernier remplit les verres de Bourgogne avec la grâce d’un comédien inexpérimenté, flippant de louper sa scène-à-faire.
Aux commandes de ce qui ressemble à un happening tourné en urgence pour coller aux thématiques de l’époque et être diffusé à temps dans un festival, le roublard Dupieux joue dans un premier temps sur un simple plaisir de spectateur. Toutes ces rencontres instantanées entre comédiens donnent lieu à des interactions de cinéma amusantes, la plus savoureuse étant celle entre Vincent Lindon et Raphael Quénard: ce dernier n’a pas peur avec son bagout et sa diction de bousculer l’égo et de froisser la susceptibilité du premier, obligé pour le coup de faire montre d’un peu d’autodérision. Puis, dans un second temps, le questionne.
On se demande parfois où se situe la limite de toutes ces mises en abyme (à moins que ce ne soit un film dans le film d’un autre film…). Mais la cohérence est sauve grâce à un coup de théâtre très drôle, lié à la révélation du grand manitou qui tire les ficelles de ce petit théâtre de l’absurde et qui vient enfoncer le clou d’une réflexion sur le pouvoir du cinéma dans le monde réel. S’y expriment en filigrane le désamour des spectateurs dans les salles, l’ombre menaçante de l’intelligence artificielle et des algorithmes et le narcissisme exacerbé de stars fantasmant de tourner avec Paul Thomas Anderson sans se rendre compte qu’elles sont dépassées par un système tombé en obsolescence. Racontant sans en avoir l’air (et donc avec élégance) comment la grande famille du cinéma français est violemment traversée par l’époque, Dupieux pique là où il faut, sans acrimonie, en gardant cette belle idée que malgré toutes les convulsions, rien ne pourra arrêter le septième art. Par son goût des récits enchâssés et par son rythme étrange qui lui donne un aspect flottant quasi onirique, ce film-là ne semble pas connaitre pas le mot « fin », il pourrait continuer ailleurs pour boucler d’autres récits… Parce que le monde a besoin depuis la nuit des temps et pour toujours qu’on lui raconte de drôles d’histoires.
Quelque part entre le Mocky qui tourne plus vite que son ombre avec des stars et le Blier qui cite Buñuel (celui de Buffet Froid, Tenue de soirée et Trop belle pour toi), Dupieux est devenu un cinéaste des carrefours, à la croisée des chemins, engendrant de «drôles d’endroits pour des rencontres» et emmenant celles et ceux qui regardent ses films vers un ailleurs, main dans la main, sans nécessairement connaître la destination finale. Dans Le deuxième acte, film de transition d’un monde à un autre, de grands acteurs installés croisent des petits inconnus, le cinéma d’hier palpite en même temps que le cinéma de demain se dessine, à l’abri des détestables formatages du cinéma actuel. C’est une définition du chaos d’aujourd’hui. Et c’est aussi le «non-film» définitivement érigé en «œuvre d’art», présenté en ouverture du plus grand festival de cinéma au monde! RLV
15 mai 2024 en salle | 1h 20min | ComédieDe Quentin Dupieux | Par Quentin Dupieux Avec Léa Seydoux, Louis Garrel, Vincent Lindon |
15 mai 2024 en salle | 1h 20min | Comédie


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