[CRITIQUE] LE CHEVAL DE TURIN de Béla Tarr

Quelques mois après Melancholia, de Lars Von Trier, c’est au tour de Béla Tarr de donner sa version de la fin du monde. En fait, il suffit d’additionner ses films les uns à la suite des autres pour comprendre qu’ils prolongent tous le même plan-séquence de l’apocalypse. Le cheval de Turin est le dernier souffle d’une filmographie recelant quelques monuments (Le tango du diable, Les Harmonies Werckmeister) et correspond à l’aboutissement exceptionnel de toutes les obsessions thématiques et formelles de son auteur, moderne et expérimental, baroque et opératique. Il vaut peut-être mieux connaître son cinéma avant de s’y aventurer mais ceux qui auront osé la découverte risquent de tomber de leur chaise. Dans tous les cas, ce film à valeur d’épitaphe glace le sang. Première scène : une voix-off revient sur un épisode marquant de la vie de Friedrich Nietzsche : un jour, le philosophe aurait étreint le cou d’un cheval qui, sous les coups d’un maître tyrannique, refusait d’avancer. L’homme, bouleversé, en aurait perdu la raison. Cet amour fou rejoint celui que Béla Tarr éprouvait pour la baleine dansLes Harmonies Werckmeister où le personnage principal voyait l’humanité dans le regard des animaux, comme des esclaves privés de paroles et des témoins de la barbarie des hommes. Passé ce prologue, le récit peut commencer et détailler le quotidien prosaïque et élémentaire de deux personnages (un paysan et sa fille en total dénuement) et un animal (un cheval traumatisé qui refuse de se nourrir), dans une ferme isolée, au milieu d’une plaine balayée par des bourrasques. Si l’un d’eux disparaît, alors c’est fini.

Sous ses allures de film définitif, Le cheval de Turin rappelle la fragilité du cinéma de Béla Tarr qui, derrière une incroyable éloquence visuelle, traduit une hypersensibilité, une détresse philosophique, une foi perdue en l’être humain et une impossibilité de devenir cynique ou misanthrope pour se masquer. Tout y est simple, et pourtant, ça paraît compliqué d’accès. On est proche d’une esthétique de l’isolement. La bande-son de Mihály Vig, compositeur officiel, agit de manière hypnotique, donnant une puissance poétique aux images crépusculaires. Autrement, le film offre au spectateur la promesse d’un cinéma de silence. On peut considérer ça comme la part la plus romantique, celle qui touche juste parce qu’elle trafique avec la durée des plans. Au fond, cet ultime vestige se rapproche de la notion mythique de « cinéma pur » que seuls quelques génies ont pu atteindre par le passé. La fin du monde y prend la forme d’un murmure et non d’un grand boum. Ce qui nous attend est pire, mais Béla Tarr, qui n’a jamais perdu sa radicalité et son intransigeance durant toute sa carrière, ne peut plus continuer avec nous.

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