« Le cercle des neiges » de Juan Antonio Bayona sur Netflix: une nouvelle incursion réussie du réalisateur de « The Impossible » dans le film-catastrophe

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C’est en 2010, sur le tournage The Impossible que Juan Antonio Bayona a lu le livre de Pablo Vierci La sociedad de la nieve, qui raconte l’histoire du crash d’un avion uruguayen dans les Andes en 1972. Les faits avaient choqué le monde entier: à la suite d’un concours de circonstances brutal, l’appareil qui transportait une équipe de rugbymen accompagnés de leurs proches et de leurs familles s’est écrasé en pleine montagne, tuant quelques passagers et laissant les autres sans espoir d’être secourus avant l’arrivée du printemps. À court d’aliments, ils ont été obligés de manger la chair des morts. Sur un total de 45 passagers au décollage, seuls 16 ont survécu après 72 jours de calvaire. L’affaire avait donné lieu à un livre, à quelques adaptations pour la télé et à un film insignifiant, Les survivants (Frank Marshall, 93). Écrit 30 ans après les faits, sur la base d’entretiens approfondis avec les survivants et les familles des victimes, le livre de Vierci apportait une nouvelle perspective, plus profonde et plus complexe, qui a impressionné Bayona. Dès la fin du tournage de The impossible, il a acheté les droits du livre qu’il mettra dix ans à adapter.

Comme il l’expliquait à la Cinémathèque lorsqu’il est venu présenter son film, le cinéaste a voulu raconter l’histoire non pas du point de vue des survivants, mais du point de vue de ceux qui ne sont pas revenus. L’argument peut paraître mystérieux, mais il finit par s’imposer avec une clarté limpide, en élevant le sujet infiniment au-dessus des représentations de l’héroïsme conventionnel. Avec un souci constant de réalisme jusque dans la recréation des couleurs de l’époque, Bayona se concentre au début du film sur l’équipe de rugby et son entourage pour nous familiariser un peu avec les uns et les autres. Puis l’accident arrive, brutal. Sa brièveté est quasi subliminale, mais suffisamment explicite pour faire sentir les os craquer et les tôles entrer dans les chairs. Ce parti pris délibérément documentaire cherche à nous faire partager une expérience.

Tourné majoritairement en extérieurs dans la neige avec des effets limités au maximum (pas de fonds verts), le film fait ressentir aussi bien le froid que la faim. Mais si l’épreuve est intense, elle n’est jamais gratuite. Ce que Bayona a choisi de montrer ou au contraire de cacher prouve à quel point il tient son cap, à savoir décrire ce que le titre original («La société de la neige») dit de façon très juste : les survivants doivent s’organiser en tant que groupe pour faire face aux circonstances. Il s’agit de déterminer les rôles des uns et des autres, en fonction de leurs aptitudes respectives à remplir des fonctions utiles à la communauté. Chacun a son mot à dire, sachant que beaucoup de règles sont à réinventer, avec les paradoxes que ça implique. Dans la société normale, l’anthropophagie est considérée comme sacrilège, alors que là-haut, elle est une nécessité. Les survivants juristes diront ce qui leur paraît juste, en s’adaptant au contexte. Les croyants jugeront s’ils peuvent interpréter l’esprit de la loi religieuse, ou s’ils doivent l’appliquer à la lettre. D’un point de vue plus pragmatique, les médecins sont prédisposés pour prélever la nourriture. C’est une tâche qu’ils remplissent impérativement à l’écart pour éviter que ceux qui se nourriront de cette chair ne fassent la connexion avec une personne qu’ils ont peut-être connue ou aimée. Quant aux plus robustes, ils seront chargés de partir chercher du secours. Leur statut n’est pas le plus enviable, sachant que survivre est pour eux un impératif, dans un contexte où la vie est un enfer et la mort une délivrance.

Enfin, ceux qui vont mourir font savoir s’ils acceptent ou non que leur corps serve à nourrir les vivants. C’est l’aspect le plus important et le plus touchant du film, qui insiste sur l’aspect collectif d’une entreprise conditionnant la survie de certains au sacrifice des autres. L’un d’entre eux, Numa, joué par Enzo Vogrincic (sosie d’Adam Driver), est particulièrement important, puisqu’il tient son journal et sert de narrateur pendant une bonne partie du film. Au-delà du simple commentaire, ses réflexions ouvrent sur une dimension que certains qualifieront de surhumaine, d’autres de métaphysique. On y voit que l’être humain, questionné par les circonstances sur sa propre finalité, est amené à prendre des décisions qui dépassent sa condition matérielle. Ce n’est pas seulement une question de vie ou de mort, puisqu’elle mène au-delà de la mort. Dorénavant, on se souviendra aussi de ceux qui n’ont pas survécu, puisque ce sont eux qui ont permis qu’il y ait des survivants. G.D.

4 janvier 2024 sur Netflix / 2h 24min / Drame, Thriller
De Juan Antonio Bayona
Par Juan Antonio Bayona, Bernat Vilaplana
Avec Enzo Vogrincic Roldán, Simón Hempe, Matías Recalt
Titre original La sociedad de la nieve

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