Rien de plus agréable au cinéma que d’être surpris par un film qui s’avère l’exact contraire de nos prévisions. Qui aurait pu imaginer que Andrew Dominik, réalisateur australien de l’indépendant Chopper, objet estimable quelque part entre Henri, portrait d’un tueur en série et The Ugly, réaliserait un film svelte, étrange, alangui et romantique de plus de deux heures trente avec Brad Pitt, sous l’égide de la Warner? Probablement pas le réalisateur lui-même qui s’est visiblement acharné à réaliser un modèle de contre « film Hollywoodien » qui, dès les premières images (une attaque de train d’une élégance inouïe) bouleverse les icônes et les conventions. Ce n’est donc pas un western avec des duels sanglants, mais un nouveau western où la lutte entre deux hommes (Jesse James et Robert Ford) est psychologique, sentimentale, mortelle. D’un bout à l’autre, une merveille qui prend dans ses rets invisibles pour mieux nous envoûter.
Qu’est-ce donc que ce film que l’on dit « maudit » et « emmerdifiant »? Disons un « nouveau western » à la sauce Terrence Malick ; une symphonie doucereuse, une transe hypnotique, une rêverie anxieuse, une fantasmagorie d’une autre époque. Un objet pas fréquent en somme qui ravive chez nous, blasés cinéphiles, une croyance en un certain cinéma que l’on croyait presque perdu et qui, ô grande surprise, n’a pas peur de son rythme lymphatique ni même de sonder des choses insaisissables sans avoir peur de se faire taxer de pensum cérébral et prétentieux. Une chose que le film n’est carrément jamais. Normal que la Warner qui a demandé à plusieurs reprises que le film soit démonté et remonté ait eu peur d’un projet aussi ambitieux et ne sache pas comment le vendre! Au sens propre, « hallucinant » est l’adjectif qui correspond le mieux à ce joli spectacle. Ça dure 2h30 et ça pourrait durer une éternité sans que cela pose un quelconque problème. Un « grand film » comme on aime trop souvent à l’écrire. Mais un vrai. Un qui se pose des questions de cinéma, de mise en scène des lieux, des corps, des visages, des voix. Tout est pensé, réfléchi, précis. Tout ce qui pourrait ressembler à des coquetteries visuelles amplifie une atmosphère de « biopic éveillé » à la lisière du fantastique qui prend forme dès les premières scènes, par la simple présence fantomatique d’un Jesse James-Brad Pitt voyou cambrioleur qui sort de l’obscurité pour arrêter un train en contre-champ dans les lumières de phares éblouissants. Rien que pour cette scène, le film vaut le coup d’œil. Mais pas que.
Andrew Dominik a visiblement inscrit son travail dans le cadre d’une réflexion offensive et argumentée sur les possibilités du cinéma, notamment sur les rapports entre la technicité du moyen d’expression et l’histoire plutôt audacieuse qu’il veut raconter. Ces choix sont toujours les bons, voire les meilleurs, même s’il se soustraie à quelques compromissions consensuelles (le recours à la voix-off que l’on imagine volontiers imposé par la prod pour ne pas perdre le spectateur en cours de route). Des compromissions mineures qui n’entachent rien du plaisir. Parallèlement, le cinéaste donne une importance au sens du cadre et de l’écoulement du temps à l’intérieur du plan, au jeu sur les focales qui font pénétrer dans une zone hors du temps, à la progression dramatique par accumulation de blocs d’affects, aux images fixes distendues par de légers travellings dans le bruissement d’un monde oldfashion, une attention extrême pour les errances mentales et les dérèglements du corps des personnages. Bref, vous l’aurez compris, ce n’est pas rien et cette profusion d’effets virtuoses invite à jeter un œil sur le film plus d’une fois. Ne serait-ce que pour voir comment l’action et l’arrière-plan tranquille du décor (comprendre la surface et sa profondeur) cohabitent impeccablement. L’audace est non seulement formelle mais également narrative. Loin de partir dans des schémas classiques et pré-mâchés, Dominik a pris le pari de la dérive romantique en s’attachant à la relation ambiguë entre Bob Ford (Casey Affleck) et Jesse James (Brad Pitt), séparés par des vitres, réchauffés par des regards équivoques de frères ennemis, proie et prédateur sans que les rôles ne puissent s’inverser. Ou presque.
Tout ce qui est essentiel dans ce film que les aveugles résumeront à de la patience rétribuée par des effets d’art bidons où des ringards désuets blablatent dans des pièces cloisonnées doit être lu entre les lignes. La construction narrative de la première heure donne à voir des personnages qui disparaissent en cours de route pour mieux réapparaître. L’assassinat de Jesse James est un film sur le manque, le néant. Non pas qu’il ne se passe rien, bien au contraire; c’est plutôt que la tristesse qui gagne le spectateur, la mélancolie qui sourd des plans et de leur enchaînement semble irrémédiablement venir de l’absence d’une personne et de cette sensation de n’exister qu’à travers le regard de l’autre qui est le grand sujet du film. Un grand sujet tout court que Andrew Dominik traite magnifiquement. Pas étonnant que le réalisateur ait cherché par tous les moyens à ce que les comédiens habitent mentalement l’histoire et l’espace du film. C’est d’ailleurs là qu’est l’embranchement. Entre ceux qui adhèrent (que d’audace, merci!) et ceux qui rejettent (que d’ennui, non merci!). De quoi asséner à la seconde catégorie – probablement et hélas plus nombreuse que la première – que le cinéma introduit du temps et que toutes ses vitesses n’empêcheront jamais de le considérer autrement que comme un art de lenteur, au sens du temps pris à se déployer dans l’espace de son essence. Et toc.
Qu’il s’agisse de jouer l’arrogant infaillible, le fantôme irréel ou le cowboy sensible, Brad Pitt est juste impérial, beau en héros qui connaît l’heure de sa perdition. Mais Casey Affleck s’impose comme la grande révélation. Avec son sourire insolent et son regard hagard, le jeune trentenaire possède le corps d’un môme qui venait d’avoir vingt ans et qui a passé sa vie à être celui qu’il a toujours voulu être. Toutes ses névroses adolescentes sont retranscrites avec une précision et une justesse qui donnent à penser que le rôle lui était plus familier que prévu et que sa palette émotionnelle possède un registre dense et insoupçonné. Il manie l’ambiguïté et le doute avec un tel talent qu’on se demande encore pourquoi son potentiel n’a pas été décelé plus tôt.
De la même façon que le personnage de Tyler Durden était une projection mentale de conscience schizo dans Fight Club, Jesse James est un maître fantasmé pour Bob Ford tant il l’inspire dans sa manière de parler, de se mouvoir, de rire et de se comporter. Le premier possède une aisance innée et un charisme exceptionnel que le second gauche, immature et caractériel n’aura jamais. Cette fascination trouble pour une virilité qu’il aimerait posséder est à l’origine d’une ivresse qui le pousse à le fréquenter dangereusement. C’est pourquoi même lorsqu’il n’est plus à l’écran, Brad Pitt continue de hanter chaque plan d’une présence immatérielle et ainsi l’esprit du spectateur. Andrew Dominik l’a représenté comme un mythe errant dans la nature comme un ange dans les limbes, une bête à traquer dans les consciences. Un diable qui aspire les âmes pour mieux renvoyer les hommes à leur médiocrité. Robert Ford qui passe pour celui qui a capturé Jesse James a vendu son âme: il n’est pas le jeune adolescent tourmenté et plein de promesses que l’on croit percevoir mais bien un raté pusillanime torturé par sa conscience souffrant avec des fantômes indistincts qui envahissent son cerveau coupable. D’où le « lâche » du titre anglais (The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford). D’où l’humour réjouissant qui anime un long final tragique et grotesque. D’où la beauté infinie de cette sublime élégie où l’éblouissement et la mélancolie constituent une seule et même nature.

