Libido classé X. À Paris, en 1982. Franck et Serge sont les patrons d’un peep show nommé Le Mirodrome. Criblés de dettes, ils décident pour se relancer de produire et tourner des petits films pornographiques avec leurs danseuses. Mais leur succès rapide va attirer la convoitise de leurs concurrents. Un soir, des hommes cagoulés font irruption et détruisent Le Mirodrome. Ces derniers ne savent pas que Franck et Serge sont en réalité Martin et Georges, des policiers infiltrés. Leurs supérieurs les ont chargés d’enquêter sur le blanchiment d’argent dans l’industrie du porno parisien, principalement sur le producteur Maurice Vogel. C’est le début d’une aventure dans le cinéma pornographique du début des années quatre-vingt qui va les entraîner loin. Très loin…
«Faites un bon film, enfin, pas trop bien parce que le public n’aime pas ça» (Michel Fau, alias Maurice Vogel dans le film). Avis à toutes celles et ceux qui souhaiteraient – peut-être légitimement – quitter la salle dans les trois premiers quarts d’heure du film: prenez le temps de savourer L’amour est une fête comme il se doit. C’est-à-dire en prenant votre mal en patience, et en laissant le film s’égarer, puis bifurquer, avant de le condamner définitivement. Cela commence comme un buddy-movie policier avec tout ce que cet emballage rétro-pop-roublard peut laisser redouter: coolitude moustachue des 70’s, peep shows clipesques extraites d’un album de Vald, nostalgie d’un « monde en pellicule et sans SIDA » (le nouveau leitmotiv du cinoche d’auteur français). Un remake français des Nice guys de Shane Black, saupoudré d’un vrai discours sur un cinéma frenchie à l’ancienne? Peut-être. Mais patientez encore un peu, on vous dit.
Les frêles épaules de nos Starsky et Hutch tricolores supportent très mal la candeur revendiquée du projet: Guillaume Canet enchaîne les regards sombres et les répliques sévères qu’on croirait sorties du cerveau malade d’Olivier Marchal (il campe au passage exactement le même personnage que dans Le grand bain, à savoir un pète-sec renfrogné à l’underplay magimellien – sans la force brute du bonhomme). Gilles Lellouche se contente lui de composer un rôle dans ses cordes, à savoir un rôle à la Gilles Lellouche (rires gras, sympathie estampillée «France d’en-bas», agenda routinier gravitant autour du sexe, de l’alcool et de la poudre). Une partition que le monsieur commence à bien maitriser désormais, et qui se greffe ici plutôt bien au sujet.
Évidemment, l’intrigue policière n’est qu’un banal prétexte à la découverte d’un milieu, ce monde du porno plus artisanal qu’industriel, qu’on pouvait très bien aller voir en couple ou entre copains (on est à des années-lumière de Pornhub). On pense aux petites productions aperçues en début d’année dans Un couteau dans le cœur, ce cocktail bizarre d’ambiance de tournage foutraque et d’intime conviction que ces films parlaient malgré tout la langue du cinéma le plus respectable.
Problème: on a le sentiment pénible que ces petites scènes de liesse à l’écran ont en fait été tournées avec 80 techniciens sur le set et une quinzaine de camions dans les parages (on n’est pas si loin de la reconstitution en toc du Redoutable, où abondance de biens nuit finalement à l’esthétique d’ensemble). C’est toujours la même chose: on ne fait pas du Luc Moullet ou du Jean-François Davy avec l’agrément de la Gaumont et l’extrême-onction des chaines de télévision. Le tout n’est pas aidé par la plastique siliconée des actrices, greluches à qui on a vraiment laissé les miettes du scénario, et qui évoquent plus l’imaginaire glam et propret d’Instagram que les nymphettes des Bananes mécaniques (1973).
Alors, qu’est-ce qui fait que le film nous prend finalement aux tripes, et réussit, à la longue, à habilement nettoyer toutes les bavures susmentionnées? La bascule s’opère dans l’antre de Michel Fau (formidable, comme souvent). Quand le film délaisse sa rhétorique policière et son surdécoupage cathodique pour embrayer sur des scènes de communion renoirienne. Tout le monde est convié à la fête, tel le propriétaire de château Louis-Do de Lencquesaing, venu en famille découvrir le « film éducatif » tourné dans sa charmante demeure…
Cédric Anger ouvre une nouvelle boîte à chaque scène, et offre à ses seconds rôles bien sentis – Camille Razat, Xavier Beauvois, Jade Laroche, Quentin Dolmaire – un écrin imprévisible, bien loin du film consensuel de la première partie (vous savez, celui dont on passe les extraits chez Arthur en sa tapant les cuisses). Le film ne s’embarrasse pas d’une nouvelle quête de rédemption, d’un discours culpabilisant sur le corps ou sur la prestation tarifée: les membres de la joyeuse troupe sont d’abord là pour s’éclater (Cédric Anger rappelle dans le dossier de presse que les comédiens de l’époque «avaient parfois plus de rapports sexuels entre les prises que pendant, les assistants toquaient aux portes des chambres pour que les acteurs s’économisent!»).
L’envers d’une industrie triste et violente, qui n’avait peut-être jamais été dépeinte ainsi au sein du cinéma français. Tourné avant l’ouragan #MeToo, il y a fort à parier que le film rebute les critiques aux œillères sourcilleuses de respectabilité. On préférera se quitter sur ce beau coucher de soleil, où, assis à côté des «spectateurs» Canet et Lellouche, on assiste à la fin d’une parenthèse dorée. Et éminemment festive.
GAUTIER ROOS