Geremia, 70 ans, usurier, monstrueusement laid, sale, riche et radin, cynique et ironique. Il a un rapport morbide avec l’argent, obsessionnel. Tout le rend malade, sa mère, son père, l’argent, les femmes, en somme la vie… C’est pour cette raison qu’il a l’impression d’être seul. Et pourtant il ne l’est pas. Tout le monde est avec lui. Nous sommes tous avec lui.
Voilà un film de fou qui s’il avait reçu un prix à Cannes l’année dernière ne subirait pas une telle haine de la part de nos ayatollahs de la critique. Fort du succès d’estime des Conséquences de l’amour (2004), son précédent long métrage, également présenté en compétition au festival de Cannes, Paolo Sorrentino remixe la comédie italienne avec du Antony and the Johnsons et du Notwist. Rien de moins. A mi-chemin entre le cynisme des frères Coen et la bouffonnerie onirique de Fellini, il brosse le portrait d’un ogre lubrique et pervers, monstre au propre comme figuré, qui manie l’ambiguïté comme le doute. Son entourage (affreux, sale et méchant) ne vaut pas mieux.
Cet objet, plus inapprivoisable que prévu, possède une ambiance qui se situe du côté de la série B crasseuse avec un goût réjouissant pour l’extrême (effets de mise en scène baroques, musique technoïde, scènes redoutables avec notamment en guise de prologue un gros plan angoissant sur le visage d’une bonne soeur enterrée dans le sable). Autant le dire, ce ne sera pas au goût de tout le monde mais il y a une volonté flagrante de bouleverser les usages et les conventions, de succomber aux interdits (ainsi qu’une tendance à la pose qui risque de fâcher ceux qui n’apprécient pas l’esthétique clip), de dynamiter une production cinématographique de plus en plus frileuse. Et cette singularité séduit ici de manière encore plus intense que dans les précédents Sorrentino.
Vous allez aimer le détester, vous allez détester l’aimer et, pour les plus courageux d’entre vous, vous allez adorer adorer ce film punk qui hurle son dégoût du conformisme. En détaillant les recoins obscurs et autres ramifications tordues d’une intrigue dont il se contre-fout, le cinéaste, tel un taureau fou lâché dans une arène, offre sur un plateau un immense plaisir coupable qui respire le chaud comme le froid et laisse dans la tête non pas une trame précise mais une succession de moments majestueux évoquant ces songes lointains jamais vraiment éteints. L’un des films les plus malades que vous verrez cette année.

