Dans son roman, Martin Amis raconte sur un ton sarcastique la vie d’une famille installée en bordure du camp d’Auschwitz. Le père de famille, appelé Paul Doll, est inspiré de l’officier Rudolf Höss, célèbre pour avoir été un des artisans les plus zélés de la solution finale. En adaptant le roman, Jonathan Glazer a rétabli le nom véritable du chef de camp, apportant à son film un poids historique confirmé par sa conclusion montrant les restes du véritable camp d’Auschwitz transformé en musée.
Le personnage du commandant incarne ce qu’Hannah Harendt qualifiait de «banalité du mal», c’est-à-dire la facilité avec laquelle une personne refuse de considérer son activité d’un point de vue moral : l’important est d’accomplir son travail et d’obéir aux ordres. C’est exactement ce que fait Höss, qui apparaît dans le film à la fois comme un officier, mais aussi un bureaucrate. S’il prend des décisions et donne des ordres, le temps considérable qu’il passe à dicter et écrire des lettres donne la mesure de l’administration extrêmement pointilleuse dans laquelle il évolue. En gestionnaire efficace, il pilote une étude destinée à accélérer le traitement des prisonniers, et finit par approuver un système de crémation à fours multiples, de sorte que lorsqu’un four est arrêté pour être nettoyé, les autres prennent le relais sans perte de temps. En tant que père de famille, il joue son rôle comme un robot, sauf lorsque les circonstances l’obligent à manifester une parcelle d’humanité. C’est le cas lors d’une partie de pêche avec ses enfants où, soudain, Höss attrape une mâchoire humaine et, réalisant que la rivière est remplie de fragments de cette nature, il remmène précipitamment les enfants à la maison. C’est un des rares exemples d’humour noir dont le roman était farci, et que Glazer a fortement atténué.
Le film prend un tour dramatique lorsque Höss, victime de son succès, est rappelé à Berlin pour superviser l’ensemble des camps. C’est alors qu’un autre personnage jusqu’alors effacé passe au premier plan: Hedwig, la femme de Höss, refuse de quitter cette maison qu’elle tient pour paradisiaque. Plus question de banalité ici. L’insensibilité d’Hedwig est poussée à un degré extrême qui va au-delà du bien et du mal et confine à la psychose. En fait, elle n’en peut plus de bonheur d’habiter cette maison de fonction luxueuse avec un grand jardin, une piscine et une profusion infinie de domestiques (en réalité, des prisonniers sur lesquels elle a pouvoir de vie et de mort, comme elle ne se prive pas de leur rappeler). Le mur qui la sépare du camp est largement suffisant pour elle. Elle n’entend ni les hurlements ni les coups de feu, pas plus qu’elle ne voit les panaches des locomotives qui apportent leur lot quotidien de déportés, et elle s’est habituée à l’odeur permanente de la fumée. Lorsque sa mère vient lui rendre visite, Hedwig lui exhibe fièrement le luxe, le jardin, les fleurs qu’elle a fait planter. Mais sa mère n’est pas aussi adaptable qu’elle, et une nuit, incapable de dormir à la lumière rouge des fumées qui brûlent sans arrêt, elle disparaît horrifiée.
Fruit improbable de la rencontre du nazisme et de la vanité, Hedwig (Sandra Hüller) est un cas fascinant. Elle ne quitte sa raideur glaciale qu’en de rares occasions de pseudo intimité. Avec son mari, elle évoque en riant des souvenirs anodins de voyages. Mais pas question de partager le même lit. Vraisemblablement frigide, elle oblige Höss à chercher en cachette des rapports hygiéniques avec des filles du camp. Là aussi, la dimension sexuelle est fortement atténuée par rapport au roman qui faisait du chef de camp un dégénéré lubrique. Glazer décrit méticuleusement la vie de cette famille qui vit au bord de l’horreur en faisant semblant de ne pas la voir. Visuellement, il utilise peu d’artifices et recourt majoritairement à des plans larges qui lui permettent de tourner autour des personnages souvent cadrés au centre. Parfois, de mystérieuses prises de vues en caméra thermique défilent pendant que Höss lit des contes pour endormir ses enfants. S’il faut chercher un lien avec Under the skin, il est dans la description de personnages cherchant à s’adapter à un environnement qui ne leur convient pas. Ici, le décalage est flagrant, et il est accentué par un travail considérable sur le son qui fait entendre ce qui n’est pas montré. La famille Höss est soumise à une sorte de vrombissement permanent, suffisamment proche pour distinguer par moments des cris ou des coups de feu, mais suffisamment étouffé pour encourager l’indifférence. Auparavant, Glazer nous a mis en condition en débutant La zone d’intérêt sur un écran totalement noir accompagné d’une musique stridente composée par Mica Levi. C’est cette stridence qu’on retient le plus dans ce film incroyablement étrange. G.D.
31 janvier 2024 en salle / 1h 46min / Guerre, Drame, HistoriqueDe Jonathan Glazer Scn Jonathan Glazer Avec Christian Friedel, Sandra Hüller, Ralph Herforth Titre original The Zone Of Interest |
31 janvier 2024 en salle / 1h 46min / Guerre, Drame, Historique


