[POUR/CONTRE] « La Tour » de Guillaume Nicloux: très efficace ou trop glauque? On hésite (un peu)

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Dieu sait si l’on déteste les traditionnels pour/contre des professionnels de la profession face à un film embarrassant duquel ils sont les chanceux partenaires. Mais c’est le second POUR/CONTRE de l’année après Babylon de Damien Chazelle: La Tour, le film d’horreur de Guillaume Nicloux, divise radicalement la rédaction Chaos.

POUR (par Marco Santini)
Après un bref détour par le spa en compagnie de Depardieu et Houellebecq dans Thalasso (2019), Guillaume Nicloux revient au film de genre avec son dernier long-métrage présenté en compétition du film fantastique de Gérardmer. Si le film n’a pas gagné de prix durant cette édition, il reste une proposition audacieuse dont la surprise fait plaisir dans un ciné de genre français encore cloisonné, voire écartelé dans ses aspirations. Un matin, nous suivons les habitants d’une barre HLM se réveiller à mesure qu’ils découvrent une surprise troublante et bientôt cauchemardesque: l’extérieur entourant l’immeuble a disparu, remplacé par une surface noire aussi impénétrable que mortelle. Face à l’impossibilité de sortir, la survie ne tarde pas à s’organiser et avec elle les tensions… Ce postulat efficace marque dès le début par sa dimension aussi anxiogène qu’immersive. On pense bien sûr à The Mist de Frank Darabont (2007), adapté de Stephen King. À la différence près qu’ici, pas d’héroïsme, ni d’issues même fragiles. Seul le repli aura l’avantage, dans un environnement déjà marqué par les tensions raciales. La diplomatie des 1ers échanges cédera vite place aux alliances jusqu’aux plus âpres trahisons… Sur fond d’infrabasses sourdes évoquant autant les battements de cœur qu’un bruit blanc, la résistance s’organise dans cet immeuble, tel un organisme dont les cellules sont les appartements même. Tout d’un coup, la peur nous appelle à rentrer dans les cases, les blancs se groupent ensemble, tout comme les noirs d’un côté et les magrébins de l’autre. Les plans sont au plus près des corps et l’objectif de la caméra devient nerveux. Une seule unité de lieu ici pour un temps dilaté à l’extrême. L’espace se dégrade et les paliers bien propres d’antan se transforment en squats, usés par les graffitis et les tirs de mortiers. Une détérioration rehaussée par la photographie jaunâtre, voire saumâtre, du film. Et le réalisateur semble ricaner doucement, prompt à nous montrer l’évolution inversée d’une société, soudain mise dans son jus. Dans ce monde qui se décompose, le « choisis ton camp » évoluera peu à peu en survie exsangue. Si le film n’est certes pas sans quelques défauts, dans sa confusion d’enjeux individuels notamment (récit choral oblige), nous restons marqués par le tour de force punk, ressenti d’un seul élan. Une proposition de huis-clos bienvenue où l’analyse des rapports de force humains se juxtapose à une combustion lente et inévitable. M.S.

CONTRE (par Morgan Bizet)
Récipiendaire de l’aide au cinéma de genre en 2020, La Tour de Guillaume Nicloux débarque enfin en salles. L’horreur est une grande première pour le cinéaste, auteur de films aussi éclectiques que Valley of Love, La Religieuse et Les Confins du monde. La Tour met en scène à la manière de The Mist ou sa variante française bas de gamme Dans la brume, un monde envahi par un brouillard menaçant et tueur. Seule vraie originalité apportée par Nicloux, son cadre: une tour d’Aubervilliers et sa population mixte, à mille lieux de l’immeuble haussmannien du film de Daniel Roby. On ne pourra pas reprocher à Nicloux d’essorer son décor, tous ses recoins, des appartements à la cave, en passant par la cage d’escalier et le hall. Avouons-le, le film ne ment pas sur la marchandise. La Tour, on ne la quittera jamais, et comme souvent dans les films de fin du monde ou post-apocalyptique, le décor devient le cadre d’une parabole sur la société française. Sans surprise, le pouvoir, la bourgeoisie, voire la classe moyenne sont absents du film. Ne reste plus que les pauvres, les défavorisés, livrés à eux-mêmes. Et quelle est la première chose que fait le bas peuple lorsqu’il se retrouve dans cette situation? Il se scinde en clans (raciaux) et se déchire. On comprend très vite la division de l’espace de La Tour qui s’ensuit. Il y a les étages des blancs, ceux des noirs et ceux des arabes. Entre, quelques marginaux subsistent, comme Assitan et son frère, qui forment la boussole du film.
À mesure que les années passent au rythme de violentes ellipses, le film sombre dans l’horreur. Les clans se font la guerre, s’entretuent. Nicloux pioche dans une décennie de fictions post-apocalyptique, en ciblant les idées qui feront l’effet le plus « choc ». Torture, viol, fanatisme, cannibalisme. Tout y passe. La Tour est d’une sauvagerie peu commune, au service d’une œuvre qui ne se contente hélas que d’être glauque. La lumière sépia et blafarde (coucou l’horreur so 2000’s), plus crade encore que les effets gores, et le naturalisme du film, mis en scène comme un Dardenne aux enfers, transforment l’expérience en un pénible chemin de croix, dont on connaît à l’avance l’issue fatale. La Tour arrive beaucoup trop tard et ne dépasse jamais les banalités de son discours nihiliste et misanthrope. Faîtes demi-tour. M.B.

8 février 2023 en salle / 1h 29min / Drame, Fantastique, Epouvante-horreur
De Guillaume Nicloux
Avec Angèle Mac, Hatik, Ahmed Abdel Laoui

2 Commentaires

  1. J’ai découvert l’existence de ce film grâce à votre émission Chaos TV. J’ai regardé la bande annonce et ça ressemble étrangement au roman de Jean-Pierre Andrevon : La Maison qui glissait.
    Est-ce une adaptation du roman ? Je ne trouve l’informantion nulle part et personne n’a l’air de s’en rendre compte.

    • Je suis d’accord quand j’ai vu la bande annonce j’ai tout de suite pensé à ça. mais effectivement je ne me souvenait plus du nom du roman et j’ai du faire des recherches. il n’y a qu’un seul resultat sur « La maison qui glissait »+nicloux et c’est cette page

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