[CRITIQUE] LA MULE de Clint Eastwood

[MYTHIQUE CLINT] La Mule nous donne trois Eastwood pour le prix d’un: l’acteur, toujours phénoménal, le metteur en scène, qui assure comme un vieux pro amorti, et l’homme, paradoxal et ambigu. On peut préférer le premier, mais on ne peut pas le dissocier des deux autres. En se dirigeant lui-même pour la première fois depuis Gran Torino (2008), Clint Eastwood délivre à 88 ans un film contemporain, très personnel et fidèle à lui-même, c’est-à-dire forcément ambigu.

S’inspirant de l’histoire récente d’un octogénaire qui a transporté des quantités de cocaïne pour les cartels mexicains avant de se faire prendre, le scénariste Richard Schenk (Gran Torino) a construit avec le parcours picaresque d’Earl Stone un véhicule sur mesures pour Clint. Stone est un horticulteur obligé de fermer son entreprise à cause d’internet. Pour survivre, il accepte de convoyer des marchandises indéterminées pour le compte d’employeurs patibulaires mais qui paient bien. Au fil des road trip que le personnage entreprend à travers les États-Unis avec un plaisir évident, l’acteur – quand même assez phénoménal à 88 ans – se prend au jeu de renouer avec le danger tout en feignant la candeur. Le script le met en valeur de façon parfois excessive, en le gratifiant par exemple d’aventures avec deux partenaires à la fois (mais peut-être parce qu’il a besoin de deux fois plus de stimulation). La description des trafiquants relève du cliché, pour la bonne raison que c’est le cas: on a vu mille fois ce genre de gangster hispanique tatoué et menaçant, tout comme le personnage du bon Mexicain, joué par Michael Pena, qui rappelle une version édulcorée de l’agent de la DEA qu’il jouait dans Narcos : Mexico (son rôle y était d’autant plus intense qu’il incarnait le vrai agent infiltré et kidnappé par le cartel de Sinaloa et dont la mort a déclenché une guerre impitoyable (et inefficace) de la part de l’administration américaine). Quant à Bradley Cooper, le partenaire de Pena, il n’a pas grand-chose à jouer en tant que détective de la DEA chargé de procéder à des arrestations. Son intervention est un artifice mécanique pour ménager un suspens sur la tête d’Earl, qui jusque-là s’en sortait trop bien, et préparer un nécessaire troisième acte. La réalisation est efficace et minimaliste, dans un style un peu moins charbonneux que d’habitude, du fait de l’absence pour la première fois depuis Créance de sang du chef-opérateur Tom Stern.

Derrière le classique thriller policier, assaisonné de road movie et de comédie noire, il y a peut-être le vrai sujet du film, qui nous montre les rapports du personnage avec sa famille, sa conscience de ne pas avoir assuré dans ce domaine, et ses efforts pour se racheter. Earl Stone a toujours donné la priorité à son travail, parce qu’il y trouvait plus d’excitation et de reconnaissance. Et comme il a le contact facile, il se fait toujours de nouveaux amis, qu’il préfère à ses proches tenus pour acquis. Faut-il y voir en filigrane un aveu d’Eastwood lui-même? On peut être tenté de le croire, si l’on se réfère à sa biographie non autorisée (Clint Eastwood: une légende par Patrick Mcgilligan), qui montre à quel point Clint sait se monter charmeur et manipulateur lorsque c’est son intérêt, mais sans pitié avec ses amis ou ses femmes, qu’il jette comme des kleenex une fois qu’il s’en est lassé. Dans le film, il préfère typiquement picoler au bar avec ses nouveaux amis flatteurs plutôt qu’assister au mariage de sa fille (jouée par sa fille Alison Eastwood, ce n’est pas innocent), qui ne lui pardonnera pas et ne lui adressera plus la parole. Mais au fond, le sujet met aussi Eastwood face à sa position vis-à-vis de l’Amérique ultra individualiste et désunie de Trump, qui laisse les retraités dans l’obligation de faire n’importe quoi pour survivre (même si cette fragilisation des retraités s’étend au monde entier : on peut le voir au Japon, où les vieux sans ressources commettent des délits pour se faire condamner à la prison, parce que la vie y est plus douce).

Pour autant, La Mule est-il un film trumpiste ? On pourrait soupçonner Eastwood de vouloir caresser les électeurs de Trump dans le sens du poil, notamment lors des écarts de langage d’Earl envers les hispaniques. En réalité, il le fait parce qu’il peut se le permettre : ce sont ses amis, ou en tout cas, il semble développer des relations amicales avec la plupart des gens qu’il approche, comme si la nécessité abolissait n’importe quel préjugé. Même les trafiquants finissent par lui faire confiance, et il établit avec certains d’entre eux une sorte de complicité réciproque. Dans la vie, Eastwood a toujours été notoirement bienveillant à l’égard des Noirs, des Hispaniques, des Indiens, et de toutes les minorités en général (il s’entendait très bien avec le mari homo de Sondra Locke). Mais on peut voir aussi dans ses provocations la réaction viscérale de quelqu’un qui préfère passer pour un réac plutôt que se soumettre au politiquement correct.

Une autre ambiguïté est surtout morale. Elle vient de ce que le personnage ne remet jamais en question la nouvelle source de ses revenus de plus en plus abondants, même quand il finit par savoir ce qu’il transporte. Dans la tradition hollywoodienne, il trouvera une résolution brutalement tranchée, mais elle est plus satisfaisante qu’il n’y paraît, si l’on considère qu’elle circonscrit quand même la sphère du rêve américain : la liberté – et par conséquent, le libéralisme – a ses limites.

GÉRARD DELORME

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Date de sortie 23 janvier 2019 (1h 56min) / De Clint Eastwood / Avec Clint Eastwood, Bradley Cooper, Laurence Fishburne / Genres Drame, Biopic / Nationalité américain [CRITIQUE] LA MULE de Clint Eastwood
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