Près de 50 ans après sa sortie, « La Maman et la Putain » de Jean Eustache renaît en salles

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1927

Diffusé très confidentiellement depuis un demi-siècle (au point de devenir un film-fantôme), La Maman et la Putain de Jean Eustache, témoignage unique des relations hommes-femmes post-mai 68, fait son grand retour dans les salles françaises dans une version restaurée.

« Le film est sublime, laissez-le tel quel ». Ces quelques mots couchés sur le papier sont ceux de Catherine Garnier, la femme qui partage à l’époque la vie d’Eustache : elle a inspiré le rôle de Bernadette « Maman » Lafont, elle a prêté son appartement de la rue de Vaugirard pour les scènes d’intérieur, et elle joue les costumières et assistantes sur ce film tourné en équipe très réduite. Des mots qui font suite à la projection privée parisienne du film, au Studio Antégor, et qui précèdent de quelques heures… le suicide de la dame, droguée aux barbituriques et retrouvée morte après avoir laissé ce mot. Un geste haut, désespéré, eustachien en diable (l’homme aux lunettes fumées se donnera la mort huit ans plus tard). Comme s’il était écrit que ce film, réalisé avec les moyens du bord, devait porter en lui le sublime, la tristesse, le panache, l’inconséquence, ou l’idée imbibée d’un certain cinéma extrême qui refusait évidemment de s’afficher comme tel…

La beauté des grands films (et du cliché qui s’ensuit) veut qu’on puisse revoir et revoir le même objet tout en y trouvant des qualités nouvelles à chaque fois. Dans le cas de La Maman et la Putain, on peut même se permettre de trouver le film odieux une première fois (mais qui sont donc ces personnages foncièrement antipathiques?) avant de remettre les mains dans le cambouis six ou sept ans plus tard, après avoir un petit peu vécu, après avoir un petit peu goûté au parfum saumâââtre de la désillusion, et comprenant cette fois que ce film porte en lui une chose qui ne se reproduira plus jamais dans une salle de cinéma. Essayez vous-même de filmer un personnage immobile en tailleur sur son matelas, seul face à un vinyle démodé de Fréhel ou de Piaf: en lieu et place de ce cafard magnifique, vous n’obtiendrez qu’une vague caricature poussiéreuse dont se repaîtront pourtant bon nombre de programmateurs de festivals fainéants…

On a connu des batteries de rejetons de Truffaut, de Godard, de Pialat, de Demy mais pas un seul descendant d’Eustache: cela n’existe pas. Pas un seul des Garrel noir et blanc de l’époque (on n’a pourtant rien contre) ne retrouvent ce même éclat, pas un seul des Baumbach movie de ces dernières années, même ses plus réussis, n’arrivent à la cheville de ce machin phénomène, stade final du cinéma d’auteur, coup de maître d’autant plus fort qu’il parait se nourrir de peu de choses. Comme le Femmes, Femmes de Vecchiali un an plus tard, comme La Collectionneuse de Rohmer qui annonçait dès 1967 l’après mai-68 (!), le film d’Eustache trimballe en lui un mystère qui ne s’émoussera pas avec le temps, un arrière-goût de cendres qui n’empêche pourtant pas de vouloir habiter cet espace-temps sorti de nulle part, un acteur jouant faux (merveilleux Jean-Pierre Léaud) et sonnant pourtant très juste… Si le mot ne paraissait pas aussi éloigné de l’univers du cinéaste, on n’hésiterait pas à parler de petit miracle.

En 1973, on se souvient (merci l’INA!) des mots du critique pas-encore-délégué-général Gilles Jacob, dont la formule résume parfaitement le coup de tonnerre qu’a représenté ce météore de 3h30: « Je trouve, pour paraphraser le vocabulaire employé par Jean Eustache, que c’est un film merdique. Je trouve que c’est un non-film, non-filmé par un non-cinéaste et non-joué par un non-acteur! » Il est facile de se moquer du futur président-champagne du plus grand festival au monde, mais avait-il si tort? Un film qui fait qu’on ne peut plus regarder de la même façon un matelas lâchement posé par terre dans une chambre est-il encore un film!? G.R.

17 mai 1973 en salle / 3h 40min / Drame, Romance
Date de reprise 8 juin 2022
De Jean Eustache
Scn Jean Eustache
Avec Bernadette Lafont, Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun

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