[CRITIQUE] LA GRANDE BELLEZZA de Paolo Sorrentino

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, le réalisateur italien Paolo Sorrentino (la trentaine) incarne la vigueur d’un cinéma italien libre – au sens propre – qui renaît de ses cendres. Chez lui, la laideur le dispute à la beauté, les bombes sexuelles ravivent la libido des pervers moches, le punk chic vomit les exposés didactiques, les papys schnocks marchent au pas sur de la techno ou de la musique classique. Pendant ce temps, la caméra virevolte, à l’image d’un taureau fou lâché dans une arène. Du beau, du moche, du jeune… Les films de ce prodige – hélas encore trop méconnu – rivalisent d’idées à chaque plan.

Dans « La Grande Beauté », qui marque son retour en Italie après l’escale américaine de « This Must Be The Place » avec Sean Penn, Paolo Sorrentino retrouve son acteur fétiche Toni Servillo dans le rôle principal. Un nouveau personnage à sa galerie de monstres et de créatures mélancoliques : Jep Gamberdella, 65 ans, qui continue de dégager un charme sur lequel le temps ne semble pas avoir d’emprise. Auteur dans sa jeunesse d’un seul roman, il n’a plus rien écrit depuis. Il est devenu un très grand journaliste qui fréquente la haute société romaine et les mondanités.

Jep, cynique, désabusé et souffrant, assiste à la crise d’une société qui semble avoir transformé les hommes en monstres. Seul le souvenir de l’amour innocent de sa jeunesse sortira ce personnage Salingerien de la résignation qu’il semble avoir choisie comme existence. Difficile de ne pas faire un lien avec Sorrentino lui-même, contraint de rentrer au pays, confronté à l’impression de ne pas évoluer et d’être passé à côté de sa vie. Difficile aussi de ne pas faire de liens avec les précédents personnages joués par Tony Servillo chez Sorrentino : ils se sont tous arrêtés de vivre.

Dès les premières minutes, Paolo Sorrentino met la tête à l’envers en mixant la beauté et la laideur du monde (et la laideur de son pays chiche en artistes et bousillé par des années de Berlusconneries), en passant de la grâce à la vulgarité la plus crasse. Il traduit tout par la voix-off, par les déplacements des personnages dans les plans, par les choix musicaux et par les mouvements de caméra; et, dans ses dernières, met le cœur en lambeaux.

Sur plus de deux heures, cette rumination très littéraire, extrêmement lucide sur la condition d’artiste, nourrie de regrets, de bile noire et de frustration amère, est sans doute trop longue pour son propre bien, le discours ruminant ayant un peu tendance à s’épuiser sur la durée, et aurait gagné en force avec une demi-heure de moins. Mais les fulgurances qu’elle contient sont inoubliables. Elles pourraient séduire Spielberg et son jury. En attendant le verdict, elles séduiront en tout cas les festivaliers, heureux de voir la confirmation d’un talent soutenu par le Festival de Cannes depuis le début de sa carrière.

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