Ne passons pas à côté des choses compliquées. Horacia sort de prison, trente ans après avoir été injustement incarcérée. Elle a deux raisons de vivre: se venger de l’homme qui l’a fait condamner et retrouver son fils.
Les films intelligents sont trop rares, profitons-en. Ne vous fiez pas à la durée potentiellement rédhibitoire de quasi quatre heures. On a envie de vous dire: réservez votre soirée et laissez-vous aller à ce film aussi terrible et évident que son titre. La femme qui est partie raconte un choix de vie, une rupture avec un monde connu et ses conséquences. Vous commencez à nous connaître… Dieu sait si nous détestons le cinéma d’hauteur, les cartes, l’esprit de chapelle… mais le réalisateur philippin Lav Diaz a quelque chose de différent. Un talent monstre, ça, c’est certain tant il construit à partir du banal, du vous-et-moi pas toujours extraordinaire quelque chose qui le devient. Soyez-en sûrs, c’est loin d’un énième phénomène de mode dont on aura épuisé toutes les ressources au bout de deux trois films. C’est que, chez lui, le cinéma est sacré. Sur cette planète, les cultistes de Tarkovski sont peu nombreux – pour un Nuri Bilge Ceylan, on en a dix qui tentent la décalcomanie en se cassant souvent les dents. Lav Diaz fait partie des vrais. Et si vous pensez qu’il n’est qu’un simple poseur pour mirettes de festivals internationaux, vous avez tort. Tort car vous n’avez pas vu ses films qui jouent avec le temps, défient l’espace, peuvent durer trois heures à l’aune de cette variation d’une nouvelle de Tolstoï comme huit heures à l’instar de A Lullaby to the Sorrowfull Mystery, primé au festival de Berlin l’an dernier) et rester incommensurablement précieux.
En racontant (avec un art consommé du plan qui dure, comme on l’aime) l’itinéraire de cette femme libérée de prison après 30 ans d’une injuste détention, La femme qui est partie révèle les escarres d’une tragédie en noir et blanc, passant par tous les états émotionnels, tous les sentiments confus et toutes les ambivalences ambivalentes. On peut même dire que, sans cette volonté d’inscrire l’action dans la durée, on n’aurait peut-être pas saisi aussi justement le désir de vengeance et tout ce qui va avec (réflexion sur la conséquence des actes, nécessité du pardon…). Cette rigueur et cette froideur apparentes semblent au prime abord brider l’émotion et tendre vers une esthétisation un poil déplacée mais c’est aussi par instinct et par pudeur que Lav Diaz se protège de tous les détestables, à commencer par le pathos gluant.
Avec un sujet pareil, avec des personnages aussi chargés de sens, le film aurait pu sombrer dans la lourde démonstration, il n’en est rien. Pour parler au cœur, il faut avant tout parler aux yeux. La retenue donne à cerner toute la complexité d’une telle démarche et à apprécier les accidents périphériques qu’elle provoque, comme cette rencontre entre Horacia et un travesti prostitué paumé et ostracisé par les siens. Sous nos yeux, Horacia passe alors du sentiment noir de la vengeance à celui, noble, de l’amour rédempteur. Et l’on comprend alors que l’objet de sa vengeance, c’est la société elle-même, excluant les fragiles, les marginaux, les poètes. Ce n’est pas un hasard si Horacia a préféré les bras d’un homme miséreux et humble à ceux d’un homme riche qui, pourtant, l’aimait (mais qu’elle aimait moins). D’aucuns y verront une réflexion sur les disparités dans la société philippine, superlatifs afférents. Certes, on peut aisément admettre que ce flou, ce chaos, cette tension soient passionnantes à disséquer. C’est une option, pas celle qui nous enthousiasme le plus, mais elle est bien présente. Les moins pragmatiques, et donc les plus poètes, préféreront parler de ce long fleuve peu tranquille autrement et y voir un film d’ombres et de lumières qui se vit, qui se mérite. Qui menace de s’éteindre et qui, soudain, se rallume.

