[CRITIQUE] La Comtesse de Julie Delpy

Dans La comtesse, son troisième long-métrage après Looking for Jimmy et 2 days in Paris, Julie Delpy a écrit, réalisé, interprété le rôle-titre et composé la musique. La singularité de son parcours (icône du cinéma d’auteur français dans les années 80, tête d’affiche pour Carax et Godard avant de connaître une carrière dans le circuit indépendant américain avec notamment Richard Linklater pour Before Sunrise et Before Sunset) était idéale pour ce portrait de Elizabeth Bathory, assoiffée de pouvoir, de jeunesse et de sang.

Ce qui semble évident chez Julie Delpy, c’est que chacun de ses films révèle une part d’elle-même avec ce qu’il faut d’autodérision et de narcissisme. Mais, comme pour éviter d’entrer dans une catégorie, elle s’évertue à varier les genres et les modes. Certains ne manqueront pas de trouver ça déconcertant. Dans 2 days in Paris, son précédent long, elle proposait un croisement entre Woody Allen et la Nouvelle Vague pour broder une comédie sentimentale à Paris tout en se mettant en scène dans des situations farfelues. Avec La comtesse, elle raconte en Scope le destin d’Elizabeth Bathory qui fit couler l’encre et le sang. Un tel sujet pouvait facilement nourrir un grand film gothique et baroque à la manière du Dracula de Francis Ford Coppola. Loin de céder à l’esbroufe, Delpy préfère un registre plus intimiste, plus ouaté et au final plus dérangeant. Elle a traversé le miroir toute seule et s’est donnée masochistement le rôle principal d’une ordure en faisant quelques entorses aux rumeurs autour du mythe. La plupart du temps, elle préfère la suggestion à la démonstration et semble moins intéressée par le trash/gore/fantastique (tout ce qui a attrait à la magie, à la sorcellerie et aux traditions ancestrales d’un lieu marqué par l’ambiguïté) que par l’ébauche d’une réflexion sur les apparences (comment conserve-t-on un pouvoir de séduction ? Comment souffre-t-on d’un passé ou d’une image ?).

Depuis son plus jeune âge, Elizabeth Bathory cherche la beauté éternelle et l’aura magique de la virginité. Ce monstre avide de chair et de sang est nanti de tous les pouvoirs sauf celui de la constance. Selon la légende, elle veillait à ce que les filles retenues prisonnières soient bien nourries et engraissées pour que la vertu de leur sang se révèle efficace. Les scènes d’hystérie où elle se tord de douleur tiennent chez Delpy de la frustration sexuelle. Ce sont la vanité, le romantisme et l’échec amoureux au sens Truffaldien qui semblent responsables de sa folie meurtrière, même si le mystère parcourt le récit comme un secret qui ne se révélera jamais. De la même façon qu’il y a peu d’éléments sur le contexte religieux (l’histoire se déroule au moment où la Hongrie allait passer du paganisme au catholicisme inféodé à Rome) et la dégénérescence familiale (ses ancêtres étaient des brutes sanguinaires responsables des pires dépravations sexuelles). On pense à Breillat qui s’est récemment emparée du mythe de Barbe Bleue pour en tirer une version personnelle. Et, comme pour tout projet audacieux qui se respecte, il faut saluer l’engagement de Delpy qui, sans chercher à diaboliser ni même à plaquer un jugement moralisateur, s’est donnée corps et âme, envers et contre tous. Au minimum, elle s’en tire avec le bénéfice du doute.

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