[CRITIQUE] LA BOCCA DEL LUPO de Pietro Marcello

Croyez-le ou non : La Bocca Del Lupo pourrait bien être l’une des plus belles histoires d’amour que vous verrez cette année au cinéma. Peut-être parce que son auteur sorti de nulle part (Pietro Marcello) frappe sans prévenir en assurant la commande d’une fondation jésuite de Gênes assistant depuis 1945 les gens en difficulté, afin de rendre compte de la décadence d’une ville portuaire où les dockers s’abîment dans la délinquance pour survivre. A travers cet exercice imposé (une peinture sociale hyperréaliste et dépressive), Marcello a préféré creuser l’intime pour dépeindre l’universel. Petit à petit, il reconstruit la vie d’un homme : Enzo, quinquagénaire repenti après 27 ans de prison, naguère incarcéré pour avoir tiré sur deux policiers. Là-bas, il a rencontré Mary, un transsexuel junkie socialement ostracisé et abandonné par sa famille. Un simple regard; et, ce fut le coup de foudre: l’un, exubérant et viril, protégeant l’autre, doux et efféminé. C’était il y a 20 ans et ils n’ont rien oublié. Aujourd’hui, après des années d’attente, ces deux incarnations du sous-prolétariat vivent ensemble, heureux, repus, enfin libres.

A mille lieux du racolage, du crapoteux et de la complaisance, ce récit de vies cabossées, construit comme un dédale foisonnant où les mots expriment autant que les images, bénéficie à l’écran d’une délicatesse et d’une pudeur inouïes. Pour plein de raisons (notamment la beauté dans la laideur, le regard sur la ville en mutation comme un corps sans cesse opéré, l’amour des marginaux, des bâtiments décrépis et des quartiers interlopes où l’on se met en danger pour tester ses fantasmes), on pense à Pier Paolo Pasolini, à Jean Genet, à Rainer Werner Fassbinder. Cette histoire vraie aurait pu servir de moteur à une fiction sur l’amour fou au sens le plus surréaliste comme on en a beaucoup raconté par le passé (Un chien andalou, Un chant d’amour, Les tueurs de la lune de miel, Gun Crazy). La force, c’est qu’il s’agit justement ici d’un mélo-documentaire de poète, foudroyant comme un éclat, sur une réalité sublimée qu’il aurait fallu inventer si elle n’existait pas.

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