AccueilCritique"La bête" de Bertrand Bonello: odyssée à couper le souffle

« La bête » de Bertrand Bonello: odyssée à couper le souffle

« Laissez-vous guider »: difficile de dessiner meilleur programme que ces trois mots succincts lâchés par Bertrand Bonello en guise d’avant-séance au FIFIB, pour lancer ce bel objet déroutant qui devrait ravir les lecteurs (jamais académiques) de ce site. Mais aussi leur glacer le sang, ce même sang qu’ils auront préalablement déposé au frigo pour conjurer la mort… Bouh!

Dans un futur (très) proche où règne l’intelligence artificielle, les émotions humaines sont devenues une menace. Pour s’en débarrasser, Gabrielle doit purifier son ADN en replongeant dans ses vies antérieures. Elle y retrouve Louis, son grand amour. Mais une peur l’envahit, le pressentiment qu’une catastrophe se prépare. Alors, une copie conforme du film de Patric Chiha sorti cet été? Non. Un lointain remake du Gans avec déjà la Seydoux à l’intérieur? Toujours pas. La suite d’As Bestas? Encore raté! Mais alors que recouvre cette étrange bête bonelienne, qu’on attend depuis maintenant deux ans? On pourrait dérouler par le menu l’intrigue et se perdre en nébuleuses circonvolutions autour du pitch (pas toujours facile à absorber par temps d’empressement festivalier), cornaqué entre trois époques déclinant une certaine idée du mélo à travers les âges: 1910 – 2014 – 2044. Mais on doit vous prévenir d’emblée par ce trigger warning peu commun: il est fortement recommandé de ne pas lire ce papier – rédigé avec encore quelques reliquats bulliques du FIFIB dans le cortex – si vous souhaitez apprécier le film à sa juste valeur. Non pas que La Bête repose sur un quelconque twist scénaristique encourageant la pratique du tant redouté spoiler. Disons plutôt que c’est tout le film qui semble imbriqué dans une construction aussi retorse que buissonnière, structure qu’un calcul mathématique n’arrive toujours pas (à l’heure où on vous parle) à saisir et restituer pleinement. Et ça tombe bien puisque c’est justement le sujet du film, montré à la dernière Mostra en pleine fronde des scénaristes craignant un – grand – remplacement algorithmique.

Essayons quand même de voir un peu de quel bois cette Bête est faite. Le premier segment dans le Paris de la Belle Époque respire un parfum d’aristocratie pépère, par définition loin de se douter du précipice de 1914: entre deux déambulations muséales, la Seydoux (Gabrielle Monnier) échange quelques mots avec Paul Poiret, le couturier parfumeur qui va habiller le siècle, et hésite à s’engager sur la voie d’un amour contrarié avec un gentleman anglais (George MacKay, la star de 1917 choisie pour remplacer au pied levé Gaspard Ulliel). Car déjà un sentiment de peur guette à l’horizon, avec une mystérieuse bête alentour qui menace à tout moment. Une certitude d’un danger imminent – qu’on peut littéralement associer à cette crue parisienne de 1910, où la barque préfigurait avec un siècle d’avance le Velib – mais qu’on se doit surtout de prendre pour ce qu’elle est: la peur de l’engagement amoureux et des dégâts émotionnels qu’il occasionne inexorablement. Cette crainte gagnera (et même contaminera) les autres segments du film, notamment celui de 2014 qu’on croirait échappé de Neon Demon sous injections Mulholland Drive: Gabrielle y joue les mannequins en galère, déjà concurrencée par la technologie et ses impersonnels fonds verts, perdue dans une Los Angeles déjà accrochée comme un mollusque à une image passée (c’est Patsy Cline qu’on passe dans l’autoradio).

Sans trop en dire sur cette partie, le film décalque Terreur sur la ligne (Fred Walton, 1979) en prenant appui sur un fait divers glaçant où un psycho frustré déverse sa haine d’abord en vloggant puis en tentant de s’immiscer dans des villas house-sittées pour cracher sa haine des femmes, femmes qui se sont toujours (évidemment) refusées à lui. Plutôt qu’un home-invasion bestial où l’on cherche à liquider l’ennemi pour en faire une purée Mousline, la Gabrielle, pure comme de l’eau de roche, tente encore de déceler sous ce monstre typiquement ricain un visage humain, une personne ne sachant pas exprimer des sentiments probablement évanouis dans un topic reddit déshumanisant. La Bête rejoint ainsi un stream de films pré-slasher où le regard porté sur le tueur pouvaient encore être, même un peu, doué d’émotions…

En 2044, on n’en est plus là: les badauds longent les rues en portant des casques dissimulant leur visage, les spas sont équipés de caisson gluant d’une bizarre matière noire (le noir d’Under the skin) où l’on se « détend » tout en s’expurgeant de ses affects, et le monde ressemble peu ou prou au croisement rêvé entre un multivers ballardien et le monde promis dès 2011 par les Google Glass si celles-ci n’avaient pas été un bide monumental. « Ne soyez pas paranoïaques… ou pire: sentimentaux!« , résonne comme le motto accepté d’une époque cauchemar climatisé où le taux de chômage avoisine les 67 % et où la révolte ne fait même plus partie des modes d’expression concevables (les petits gars qui posaient des bombes dans la Samaritaine façon Nocturama, revenez!!!) C’est qu’en voulant conjurer une possible catastrophe, l’être humain l’a lui-même devancée, refusant jusqu’à l’idée même de peur, de risque, d’angoisse, de perte, d’abandon, de catastrophe, bref de tout ce qui est capable de faire vibrer une cataracte. Refusant cette injonction gonflée à l’ascèse stoïcienne, Gabrielle va d’abord résister, avant de comprendre qu’il vaut peut-être mieux avoir tort avec le troupeau qu’avoir raison seule…

Le film prendra un malin plaisir à citer d’autres morceaux bonelliens qu’il serait vain de décliner dans le détail – la boîte de nuit ne jouait-elle pas déjà le rôle littéral de refuge dans Saint-Laurent? – mais ce serait un mauvais réflexe que de réduire La Bête à ses influences, qu’elles soient caraxiennes ou lynchiennes: le film est surtout un bonbon de 2h26 croyant dur comme fer à une actrice qui mobilise quasiment tous les plans, et qui a la lourde charge de faire oublier qu’elle est seule dans le cadre 75 % du temps! Il prend aussi la forme d’un jeu de piste ludique où la pureté de Gabrielle se maintient au fur et à mesure que son apparence change (on croirait par moment revenir à l’époque – déjà lointaine! – de Belle épine). Soit tout l’inverse de son alter ego masculin dissimulant sous un même masque des personnages, et même des accents, différents. Le devenir-poupée de l’humanité, qui revient sans cesse dans l’œuvre du cinéaste, n’a jamais semblé aussi imminent qu’ici: comment ne pas fondre quand le film redonne du peps à l’idée très simple qu’un sourire s’emparant d’un visage volontairement neutre est par définition subversif? On pourrait encore vous parler longuement de la bande-son ou de comment le film nous a plongés dans un mood curieusement similaire à celui du Tarantino de Once Upon a Time… in Hollywood (soit une lente montée en tension vers un thriller horrifique qu’on croit connaître et qui, assez ludiquement, dévie de sa route, non sans prendre quelques accents comiques). Mais n’en as-tu pas déjà un peu trop lu, jeune lecteur cérébral pâlichon qui ferait mieux d’écouter son cœur en allant voir des films plutôt qu’en se sur-renseignant quatre mois avant sur la chose? La Bête? Non. La Belle! G.R.

28 février 2024 en salle / 2h 26min / Drame, Science Fiction, Romance
De Bertrand Bonello
Par Bertrand Bonello, Guillaume Breaud
Avec Léa Seydoux, George MacKay, Guslagie Malanda

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