C’est peu dire que Kore-Eda raflant la Queer palm ne faisait clairement pas partie du bingo de l’année 2023! Impossible également de ne pas pointer du doigt le retitrage français atrocement passe-partout (Monster devenant L’innocence): sans doute fallait-il garder une cohérence avec les images promotionnelles, histoire de ne pas effrayer le gentil public de Kore-Eda… Du thème principal (sur lequel on reviendra) à sa structure hyper rashomo-nesque: pas mal de choses détonnent ici vis-à-vis de la filmo de plus en plus balisée du cinéaste japonais. On nous présente Saori, veuve et mère célibataire, un peu femme-enfant sur les bords, qui élève seul son fils Minato, dont le comportement devient de plus en plus alarmant au fil des semaines. Il s’agirait, à entendre l’enfant, que la sévérité d’un professeur ait dépassée les bornes. Harcèlement, silence des institutions (les scènes hallucinantes et presque kafkaïennes de la mère à l’école, s’agitant désespérément devant une administration robotique et sourde), rugosité du système japonais: et si vous on vous disait que, malgré l’intensité de la situation, tout ce qu’on voit nous mène totalement en bateau?
Kore-Eda nous achemine vers un second point de vue qui rabat insidieusement les cartes avant de se mettre enfin à hauteur d’enfant. Un tour de passe-passe certes, mais qui questionne intelligemment l’importance du regard et les préjugés qui en découlent (aussi bien les nôtres que ceux des personnages), le gap entre le monde des adultes et celui des enfants, la toxicité des bruits qui courent… pour aboutir à la découverte de sentiments nouveaux chez deux petits garçons, dont la relation dépasse la simple amitié. En 2022, Lukas Dhont affrontait d’ailleurs un sujet voisin avec Close: deux gosses en pleine relation fusionnelle voyaient leur relation se dégrader lorsque le regard public les crucifiait. Ce qui menait aux larmes et à la tragédie. Cannes avait curieusement perdu les eaux face à cette pub Herta où Dhont, après le déjà doloriste et pénible Girl, confirmait qu’il ne pouvait raconter les troubles de l’enfance et/ou de l’adolescence que sous le prisme du pathos morbide. Il serait hypocrite de relever que tout roule en ce bas monde chez les jeunes homos (il suffit de voir récemment le cas atroce de l’affaire du petit Lucas), mais c’est au cinéma aussi de s’aérer, de montrer qu’autre chose est possible sans toutefois céder aux sirènes de la niaiserie ou de l’aveuglement béat. C’est justement là ce que réussit Kore-Eda quand il encapsule le grand petit amour de ces deux enfants: tout ne tient pas de l’évidence, on tâtonne, on se cogne aux murs (difficile de ne pas être ému lorsqu’il décrypte le sentiment de honte et de peur chez un petit garçon qui se découvre une attirance que la société réfute) mais il y a un espoir. Sa conclusion surgissant comme un rayon de lumière au milieu des ténèbres, illustrée qui est plus est par l’ultime pièce de feu Ryūichi Sakamoto (et allez ça rechiale), fait clairement débuter l’année sous de beaux auspices. J.M.
Cannes 2023 : la Queer Palm pour « Monster » de Hirokazu Kore-eda from CHAOS TV on Vimeo.
