La vie des autres. Tandis qu’il pédale dans les rues de Paris pour livrer des repas, Souleymane répète son histoire. Dans deux jours, il doit passer son entretien de demande d’asile, le sésame pour obtenir des papiers. Mais Souleymane n’est pas prêt.
Du cinéma à l’os. Doublement auréolé lors de la dernière sélection Un Certain Regard (prix du jury et meilleur acteur), L’Histoire de Souleymane s’est avancé durant la Croisette comme le mindchanger émotionnel du cinéma sociétal, en tout cas depuis les échos diffusés hors festival. Une impression imprimée sur l’affiche promotionnelle: «Le film qui a bouleversé le Festival de Cannes.» On aurait à la fois tout à fait raison d’y croire, mais en même temps l’envie de brosser un autre état d’esprit compte tenu de l’offre de mise en scène de Boris Lojkine, aussi bien talentueux pour rendre compte d’une réalité sur le plan de la représentation que pour rendre son film aussi sec que les émotions procurées.
Un film à l’os, sans détour, construit comme une ligne droite, qui n’aurait de «bouleversant» que son absence d’émotion: Souleymane, demandeur d’asile qui prépare un entretien avec l’État pour obtenir ses papiers, doit en même temps se surmener au travail, entre dangerosité, ignorance et mutisme. Outre une caméra à la Dardenne injectée au film d’action dont le film étale constamment les motivations (courses en vélo, dialogues violents filmés de près), le film parvient à tenir une ligne encore trop peu tenue par le drame social: l’absence de commentaire. Par exemple, Paris est enfin filmé tel qu’on le vit: dangereux, moche, sale et vulgaire. Le Paris 2024 de L’Histoire de Souleymane soulève une problématique sociétale dont la férocité du traitement est possible dans la discrétion du second plan, par l’ambiance citadine qui occupe et entoure la condition terrible de Souleymane pendant une majeure partie du film. Un geste qui rappelle le fabuleux Synonymes de Nadav Lapid, qui montrait déjà comment un jeune Israélien se confrontait au Paris du XXIe siècle, avec des focus quasi-similaires telle que l’intégration et la barrière de la langue.
Cela pourrait être l’histoire d’un suspense, à la fois celui qui évolue dans ce milieu dans lequel tout pourrait arriver (parfois limité à une logique de cases à cocher, comme lorsqu’une voiture renverse Souleymane en pleine course), et celui dont on ne peut échapper: le fameux entretien qui permettrait au héros d’accomplir sa destinée. C’est dans cette ligne scénaristique que le film pèche parfois par orgueil, en ouvrant et clôturant son film par cet enjeu dont le déroulé – réussi et bien interprété – se suffit à lui-même. En encadrant son film d’un tel enjeu, Boris Lojkine force le trait de l’émotion et le destin, surjoue les codes scénaristiques pour on ne sait quelle sorte de vraisemblance, si ce n’est celle d’un coup de crayon sur du papier blanc. Face au but à atteindre, reste un point de vue complet et, finalement, vivant, au-delà d’être bouleversant. Reste plus qu’à se poser toutes les questions suffisantes au film social: mais dans quel monde vivons-nous?
9 octobre 2024 en salle | 1h 33min | DrameDe Boris Lojkine | Par Boris Lojkine, Delphine Agut Avec Abou Sangare, Alpha Oumar Sow, Nina Meurisse |
9 octobre 2024 en salle | 1h 33min | Drame