« L’Envol » de Pietro Marcello: entre réalisme et merveilleux, une peinture d’époque entre deux eaux

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Fin de la Première Guerre mondiale. Dans le nord de la France, un soldat hagard, Raphaël (Raphaël Thiéry) rentre chez lui. Mais les années ont passé. Non-content de savoir qu’il vient d’avoir une fille, Juliette (Juliette Jouan), il apprendra dans le même temps le décès de son épouse. Mort et renaissance. Dès lors et pour une raison qu’on ne dévoilera pas, les villageois lui seront hostiles. Qu’importe, une famille de fortune se mettra en place. Un environnement de cœur où grandira la petite, malgré les difficultés. Au contact de la nature, cette dernière s’éveillera aux chants et rencontrera un été une sorcière (Yolande Moreau), porteuse d’une bien étrange prophétie…

Un film tout en mélancolie, fragments et sensibilité. Librement adapté de la nouvelle Les Voiles écarlates d’Alexandre Grine (1923), Pietro Marcello déplace le cadre littéraire slave dans la campagne maritime du nord de la France pendant l’entre-deux guerre. Comme dans Martin Eden (2019), son précédent long-métrage, l’histoire d’origine est ici transposée dans une autre époque comme pour mieux en puiser la substantifique moelle, le tout, illustré d’images d’archives qu’il mêle à la fiction, figurés ici par des photogrammes granuleux comme pour réinventer le temps et mêler le petit récit au grand.

Nous sommes dans une époque charnière où le défilement des poilus au retour de la guerre se juxtaposent aux années folles, avec le faste des premiers centres commerciaux (illustré par un extrait d’Au Bonheur des dames de Julien Duvivier (1930). Cet esprit du siècle sera incarné par une poignée de personnages aussi hétéroclite que moderne. Noémie Lvovsky joue la tenancière d’une fermette, véritable matriarche accueillant sous son toit les laissés-pour-compte. Mis au ban des villageois qui ne les comprennent pas, nous partageons leur quotidien, leurs peines et leurs joies. Parce que ces individus ont été rejetés, quand ce n’est pas violentés par le passé, ces derniers seront amenés à exploiter d’autres ressources: celle du choix et de la solidarité. Dans cet univers rural, deux trajectoires particulières se chevaucheront: celle du père, peinant dans son statut d’artisan, géant sensible dont les mains et la trogne brute dénotent avec la délicatesse de ses ouvrages; mais également celle de sa fille, Juliette, jeune femme en plein éveil. Une opposition illustrée par la mise en scène où la rugosité des textures (peau, bois, métal, terre) se mêle, par des gros plans fébriles, à l’intimité des personnages. Puis le film avance et devient aérien.

Dans ce cadre réaliste bien établi, le merveilleux affleure, à la fois symboliquement (les insectes, les plantes et la sensation indicible de vivre dans un microcosme); et littéralement, certaines séquences lorgnant vers un fantastique indicible: un personnage s’improvise médium, on soigne par les mains et n’oublions pas l’irruption de notre étrange magicienne. Le film est l’adaptation d’un conte après tout. Cette atmosphère entre deux mondes sera saisie par le directeur photo Marco Graziaplena, captant avec intensité l’heure magique, entre chien et loup, où le soleil se lève et se couche, pénombre lumineuse et pastorale inondant les bocages. Cette porte vers l’inconnu, cette découverte du monde surgit à mesure que notre héroïne grandit, transformant la peinture historique naturaliste en coming of age étonnant. Juliette s’épanouira grâce à la musique, terreau artistique d’où naîtront d’insoupçonnés potentiels. C’est le compositeur Gabriel Yared qui s’occupe de la B-O (c’est aussi lui derrière 37°2 le matin (1986), Le Patient Anglais (1996) ou Juste la fin du monde (2016) et qui ici alterne, dans un grand écart référentiel, les thèmes élégiaques à la Joe Hisaishi (le compositeur phare de Hayao Miyazaki) et les mélodies chantées, nettement inspirées de Michel Legrand Les Parapluies de Cherbourg (1964), Jacques Demy, bref vous connaissez la chanson…).

Un film ingénu dans ses intentions et qui l’assume donc, dans la grandeur des petits événements et déroulant une simplicité qui n’est jamais gratuite, une innocence nuancée d’ombres loin d’être juste candide. S’il sera bien question un moment du ciel, plus tard illustré par un aviateur casse-cou (Louis Garrel) et avec lui, la promesse d’un ailleurs, le titre du film L’Envol renvoie surtout aux ressources, aux capacités d’évasions, à une certaine forme d’espérance qu’il nous est possible de contacter. Le cinéaste nous invite à partager un univers sans contraintes qui nous invite à voir grand. Une guérison miraculeuse peut alors advenir, de même que des hasards bouleversants. Dans un monde fait de reliance, tout est possible. M.S.

11 janvier 2023 en salle / 1h 45min / France, Italie, Allemagne, Russie /
Drame, Historique, Romance
De Pietro Marcello
Par Pietro Marcello et Geneviève Brisac
Avec Raphaël Thiéry, Juliette Jouan, Noémie Lvovsky,
Louis Garrel, Yolande Moreau

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