En grand cinéphile, Martin Scorsese a envisagé de réaliser un western pendant longtemps jusqu’à ce que Leonardo DiCaprio lui en fournisse enfin l’occasion avec la proposition d’adapter le lire de David Grann qui raconte l’enquête autour d’une série de morts suspectes d’Indiens Osage dans l’Oklahoma. Le cinéaste s’est immédiatement passionné pour le sujet, qui explore un moment méconnu et peu glorieux de l’histoire américaine. Le résultat n’est certainement pas un western classique, ne serait-ce que parce que dans les années 20 qu’il décrit, l’ouest est déjà conquis. S’il fallait lui trouver un héritage, ce serait du côté de La porte du paradis (Michael Cimino, 1980) ou des films de Sam Peckinpah. Sauf qu’ici, à la différence des hors la loi de La horde sauvage, condamnés par les banques et les chemins de fer à disparaître en même temps que la période qui leur a permis de prospérer, les personnages de Killers of the Flower Moon sont des opportunistes qui exploitent les défauts, les ambiguïtés et l’hypocrisie d’un État de droit encore loin d’être installé.
Comme dans le livre, le film établit comment les Indiens Osage ont trouvé inopinément en Oklahoma, là où l’État les avait relocalisés, des gisements pétroliers qui les ont considérablement enrichis, mais ont aussi attiré sur eux une quantité de scélérats cherchant à les spolier par toutes sortes de moyens. L’un d’eux consistait à s’approprier leurs droits par des liens légaux, notamment le mariage, afin d’hériter en cas de décès. C’est ainsi qu’une série de morts suspectes et jamais proprement enquêtées a sévi dans les années 20. Scorsese établit ce contexte dans le prologue, mais avec son scénariste Eric Roth, ils ont fait un gros travail d’adaptation, en transformant en épopée criminelle ce qui au départ était un récit journalistique factuel retraçant l’enquête sur les meurtres par un agent de ce qui n’était pas encore le FBI. Surtout, pour éviter de tomber dans le cliché du héros blanc qui vient au secours des Indiens, Scorsese a voulu être plus proche des Osage, et pour ce faire, il a adopté la perspective de ceux qui les tuent (ce qui nous rapproche des Affranchis qui racontait de l’intérieur le fonctionnement d’une organisation criminelle. On ne se refait pas).
DiCaprio, qui devait jouer l’enquêteur, a fini par incarner Ernest Burkhart, ancien soldat revenu à moitié invalide de la Première Guerre mondiale. Sous l’influence de son oncle William Hale (Robert de Niro), il épouse Mollie, une riche héritière Osage (Lily Gladstone), avant que les membres de la famille de celle-ci ne meurent l’un après l’autre dans des circonstances brutales. Le personnage de Burkhart est plus qu’ambivalent. Il est probablement sincère quand il dit aimer sa femme, et s’il n’est pas très brillant, il est certainement très influençable. Hale est également ambivalent, mais plus machiavélique. Il croit sincèrement aider les Osage, au point que certains d’entre eux le respectent, mais sa rapacité est telle qu’il ne recule devant rien pour réaliser ses ambitions. Le vrai personnage principal est Mollie, jouée par Lily Gladstone, un peu limitée en milieu de film par la maladie qui fait d’elle une victime passive, mais elle a une façon d’observer les évènements avec un mélange de perspicacité et de dignité muette. Elle parle peu, mais chacune de ses paroles est importante, notamment lorsqu’elle demande à son mari ce qu’il lui a administré et qui a failli la tuer. Il suffit d’un regard de Gladstone pour exprimer son sentiment sur la réponse que lui fait DiCaprio. C’est un des moments les plus forts du film.
Ce que décrit Scorsese est un système très sophistiqué de l’organisation du mal. De ce point de vue, il rappelle ses films de gangsters, mais pas seulement. Ici, le mal n’est pas le fait d’un individu, mais il est rendu possible par une multitude de liens qui n’apparaissent pas nécessairement comme des complicités, chaque partie étant a priori indépendante et ignorante de l’ensemble. Certes, il existe un esprit concepteur, mais le système ne peut fonctionner que grâce à l’existence d’un réseau d’intérêts individuels, de complaisances et d’hypocrisie qui renvoient plus généralement à la façon dont l’Amérique s’est construite, en ouvrant la porte au colonialisme, au racisme et à l’exploitation de l’homme. Mais s’il propose une version non officielle, ou plutôt non dite, de l’Histoire, Scorsese ne cherche pas pour autant à dénoncer l’État ou les institutions (à la différence d’Eastwood). Dans Killers of the Flower Moon, c’est à la suite de la demande du peuple Osage au président américain que la police fédérale (qui ne s’appelle pas encore le FBI) dépêche une équipe d’enquêteurs menés par Tom White (Jesse Plemons). Son arrivée très tard dans le film nous a permis de découvrir avant lui les coupables qu’il recherche.
Dans la lignée de ses films historiques, Scorsese s’est accordé le temps de développer son récit sur un rythme qui fonctionne à la perfection. Le cinéaste est entouré d’une équipe composée d’habitués, parfois non. Jack Fisk, le décorateur de Malick et de Lynch collabore pour la première fois avec lui, créant une ville de Fairfax en plein essor. À 80 ans, Scorsese n’a rien perdu de son énergie, et en nous faisant découvrir cette ville dans laquelle tout peut arriver, il nous gratifie de séquences d’une virtuosité folle (et probablement d’une grande complexité technique) tout en donnant l’impression d’un reportage spontané pris sur le vif. L’épilogue, qui retrace sous forme de show radiophonique la vérité officielle à la gloire du FBI, avec Scorsese dans le rôle d’un récitant, est à la fois un hommage à l’incomparable et inépuisable capacité américaine à raconter des histoires, et un grand moment d’ironie. G.D.
18 octobre 2023 en salle / 3h 26min / Thriller, Drame, HistoriqueDe Martin Scorsese Scn: Eric Roth, Martin Scorsese Avec Leonardo DiCaprio, Lily Gladstone, Robert De Niro |

18 octobre 2023 en salle / 3h 26min / Thriller, Drame, Historique