Le réalisateur William Friedkin reste et restera l’un des grands caractériels d’Hollywood. Dans les années 70-80, il a enchaîné les films cultes (« French Connection », « L’exorciste », « Cruising – La Chasse », « Le Convoi de la peur »), tout en restant à la marge. Mais tout ça, c’était avant de connaître une effroyable traversée du désert dans les années 90. Il aura fallu attendre « Traqué » (2003), impressionnante chasse à l’homme avec Benicio Del Toro et Tommy Lee Jones, pour que Friedkin renaisse de ses cendres et revienne hanter le paysage du cinéma américain contemporain. Mais le vrai choc, ce sera Bug (2006), marquant la rencontre de William Friedkin avec le scénariste et dramaturge Tracey Letts.
Tout commence lorsque Friedkin se rend un soir à New York pour voir une pièce de théâtre aux allures de «happening», dans laquelle deux archétypes de l’Amérique des laissés-pour-compte paumés (elle a perdu un enfant, il a connu les expériences pendant la guerre du Golfe) soignent leurs blessures par l’amour. Ainsi, une femme entre dans la tête malade d’un homme, paranoïaque et ravagé par des traumatismes. Ensemble, ils basculent dans la folie, attendent la fin du monde et s’immolent après s’être dit une dernière fois «je t’aime».
Une histoire d’amour de mutants sous hypnose au goût d’apocalypse et de dynamite qui ravage Friedkin. Ce dernier veut l’adapter au cinéma et demande alors à Tracy Letts de transposer sa pièce en scénario. Il révèle un acteur sidérant, Michael Shannon (« Take Shelter »), qui jouait déjà dans la pièce d’origine, filme Ashley Judd comme on ne l’avait jamais vue auparavant, et distille une atmosphère angoissante avec bourdonnements de climatiseurs, ombres inquiétantes et projections mentales. Ni plus ni moins que la représentation d’un enfer terrestre où Eros et Thanatos ont remplacé Adam et Eve. Bug fait un état des lieux de l’Amérique post-11 septembre et propage la paranoïa comme un virus. Un choc comparable à Safe, de Todd Haynes (1995) en son temps. William Friedkin et Tracy Letts ne pouvaient pas en rester là. « Killer Joe » scelle leur seconde collaboration et évidemment il promet de marquer le spectateur au fer rouge. Comme le cauchemar américain de « Bug », « Killer Joe » franchit déraisonnablement une ligne au-delà de laquelle on trouve une sorte d’hystérie maladive, une démence du sens et des affects.
Une famille de dégénérés engage un tueur (Matthew McConaughey, magnétique et flippant) pour se débarrasser de la mère (Gina Gershon) et toucher l’assurance. Comme ils n’ont pas de cash pour payer d’avance, ils laissent en garantie la cadette (Juno Temple, découverte dans « Kaboom », de Gregg Araki et dernièrement sous-exploitée dans « The Dark Knight Rises », de Christopher Nolan) au tueur qui ne se prive pas pour s’en servir.
Tel quel, il s’agit d’une descente aux enfers convulsive, un opéra white trash allant très loin dans l’outrance (nudité frontale, perversions sexuelles, hallucinations collectives, violence hardcore), une bonne blague provocatrice et dérangeante. Cette description abrasive de l’Amérique péquenaude peut donner l’impression d’avoir été mille fois vue, notamment chez Tennessee Williams, mais Friedkin réussit à renouveler le thème de l’ambiguïté morale – son sujet de prédilection – en lui donnant une complexité inédite.
Matthew McConaughey en tueur démoniaque y est pour beaucoup et sa prise de risque est payante : c’est probablement le rôle de sa carrière. Les autres acteurs jouent dans le même état des monstres humains, comme s’ils étaient sous coke, en particulier Gina Gershon ressuscitée des années 90 – actrice déjà bien sulfureuse dans « Bound », des frères Wachowski et « Showgirls », de Paul Verhoeven. On risque de beaucoup parler d’elle en raison d’une séquence hallucinante située dans le dernier tiers. L’effet de surprise est tel que ça risque de faire couler beaucoup d’encre. « Killer Joe » appartient à ces films sans happy-end que l’on regarde suspendu dans le vide, les yeux en spirale, entre rire et effroi. Pas sûr que vous reveniez indemne d’une telle expérience ; mais au moins, vous avez été prévenus.

