Peter Strickland s’est fait remarquer avec un court métrage new-yorkais, Bubblegum, dans lequel on pouvait voir Holly Woddlawn, un artiste transgenre portoricain appartenant à la bande d’Andy Warhol dans les années 70 (il jouait dans Flesh et Woman in Revolt, de Paul Morrissey) et Nick Zedd, acolyte de Richard Kern et Tommy Turner, fondateur du mouvement « cinema of trangression ». Le réalisateur britannique est passé au long avec Katalin Varga qu’il a tourné en Roumanie avec une équipe Hongroise. A la manière d’Irréversible, de Gaspar Noé, l’intrigue tourne autour d’un viol et d’une vengeance et sa construction est bouleversée par le traitement, l’illustration, le montage. Pendant la première demi-heure, on découvre un magnifique flou où l’on ressent plus des sensations inhabituelles qu’on ne les comprend ou les domine. De bout en bout, Strickland travaille les variations d’intensité et les perceptions pour donner au récit des allures de conte étrange, proche de la transfiguration morbide, où luit un sentiment persistant de tension et de danger. Il prend également le temps d’introduire des personnages opaques dont les visages restent fermés et se nourrit de leur ambiguïté pour capter l’instinct de survie face à des situations effroyables. Les acteurs, dont Hilda Peter en chaperon dévoré et Tibor Palffy en monstre humain, incarnent au sens propre cet exercice difficile. La bande-sonore, composée par des fidèles de Béla Tarr et récompensée au dernier festival de Berlin, repose sur une alchimie de bruits de la nature, d’échos d’une rumeur lointaine, de sons stridents et de cris étouffés. Lors de la scène finale, radicale à l’image de tout ce qui a précédé, un frisson traverse littéralement l’écran. Pour donner des repères, ce film inapprivoisable évoque David Lynch pour les miasmes pathologiques et Philip Ridley (The Reflecting Skin) pour l’univers fantastique hérité de Bram Stocker. Certains risquent de reprocher au cinéaste son nihilisme. Mais il ne pouvait pas raconter une histoire pareille avec de l’angélisme, ni même faire abstraction de son passé underground.
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