« Jusqu’au bout du monde »: un western où Viggo Mortensen fait lasso d’élégance

Second long-métrage de Viggo Mortensen réalisateur, Jusqu’au bout du monde ressemble à un western à la fois familier et atypique. Le contexte est tout ce qu’il y a de classique: celui d’une période de mutation trop rapide pour que la loi y fasse régner un semblant d’ordre, obligeant les personnages à s’adapter en conséquence. La structure du film, bizarrement désorganisée, lui donne un rythme étrangement léthargique, probablement parce que le début commence par la fin, ne laissant aucune place au mystère. Mettons que le cinéaste s’est octroyé une certaine liberté. À propos de l’écriture, il précise dans le dossier de presse qu’il est parti d’images mentales d’une enfant. De là, il s’est demandé ce que deviendrait cette enfant, et a imaginé cette histoire d’une femme à l’époque de la conquête de l’Ouest. À l’arrivée, le film donne l’impression d’avoir été filmé dans l’ordre dans lequel les idées lui sont venues, mélangeant différentes strates temporelles pour retracer d’une façon non linéaire comment cette femme au caractère très indépendant a rencontré l’homme de sa vie. Sauf que l’arrivée de l’homme se fait un peu au détriment de l’histoire de la femme, comme si le point de vue originel devait se confondre avec le nouveau. Or, les deux fils narratifs peuvent converger, mais ne restent pas nécessairement entremêlés.

Le film commence effectivement avec des images de chevalerie, issues de l’imagination de la petite Vivienne Le Coudy. Élevée au Canada, elle vénère Jeanne d’arc plus que jamais lorsqu’elle assiste au meurtre de son père par les Anglais. Les aléas de la vie l’amènent aux États pas encore unis, où elle (Vicky Krieps) fait connaissance avec Holger Olsen, un charpentier d’origine danoise. Leur première rencontre est une des scènes de séduction les plus comiquement désinvoltes qu’on ait vues au cinéma. D’accord, Olsen est incarné par Viggo Mortensen, mais il ne fait rien, et l’affaire est pliée. Pourtant, elle accepte de tout plaquer pour le suivre dans un coin isolé du Nevada, à proximité d’une ville dirigée par un maire corrompu (Danny Huston). Lorsque Olsen s’engage dans l’armée pendant la guerre de sécession, Vivienne survit seule dans un environnement hostile, qui dégénère violemment en présence du fils psychotique du baron local. Au retour d’Olsen, rien n’est plus comme avant, et il faut tenter de continuer.

En dépit du récit discontinu, le film se laisse voir parce qu’on s’attache à ses interprètes. Vicky Krieps, révélée dans Phantom thread (Paul Thomas Anderson, 2017) exprime sans effort l’indépendance d’esprit et la force de caractère nécessaires pour affronter une quantité épreuves. Son physique particulier s’accorde bien au XIXᵉ siècle, même si le comportement de son personnage a quelque chose d’en avance sur son temps. Face à elle, Viggo s’est donné un rôle flatteur à la limite du narcissisme, se présentant tel qu’il aimerait qu’on le reconnaisse: sensible, lettré et francophile. Mais hormis un brin de complaisance, certains détails apparemment insignifiants apportent des touches assez fines, comme lorsque son personnage, sous son apparence peu raffinée, fait preuve d’une délicatesse inattendue lorsqu’il remet d’aplomb un tableau au cours d’une exposition. La plupart des acteurs sont bien choisis et dirigés (à l’exception du méchant de service, un peu caricatural) et c’est un plaisir de voir Danny Huston ou Gareth Dillahunt incarner des scélérats suaves et roublards. Techniquement, Mortensen s’est entouré de collaborateurs de confiance, comme le producteur Jeremy Thomas, ou la décoratrice Carol Spier, rencontrée chez David Cronenberg. Il a tourné au Mexique dans l’état de Durango, qui a servi de décor à d’innombrables westerns, mais où il reste toujours des paysages inédits et fascinants que son chef op Marcel Zyskind a su exploiter magnifiquement.

Contrairement aux westerns classiques où les personnages existent en fonction de leurs actions, ici, ils agissent moins qu’ils ne réagissent aux circonstances. Lorsque Olsen part à la guerre, on ne le voit jamais se battre, mais plutôt écrire des lettres à sa femme. Le titre français contribue à affaiblir encore l’attention portée au personnage féminin, puisqu’il fait allusion au parcours d’Olsen, qui survit à sa femme. Le titre original, The dead don’t hurt, était plus raccord avec le projet originel. Il fait référence à une scène où Olsen vient de tuer un gibier pour se nourrir, lui et son fils. Celui-ci lui demande si l’animal a souffert, et Olsen lui répond que non. En impliquant que la mort a délivré Vivienne de ses souffrances, c’est aussi une façon de résumer son destin. G.D.

1 mai 2024 en salle | 2h 09min | Drame, Romance, Western
De Viggo Mortensen | Par Viggo Mortensen
Avec Vicky Krieps, Viggo Mortensen, Solly McLeod
Titre original The Dead Don’t Hurt

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