[CRITIQUE] JUMBO de Zoe Wittock

C’est peu dire que l’on attendait la sortie de Jumbo. La première énonciation de ce long métrage hors du commun fut pour la première fois évoqué dans les colonnes du magazine Mad Movies l’année dernière. Suite à cette mise en bouche, des voix mal informées nous annonçaient « sûr de sûr » sa sélection au Festival de cannes. Ce ne fut pas le cas, et le film sombra dans l’oubli pour soudainement réapparaître en ce début d’année 2020 avec un triplet de sélection dans de prestigieux festival (Sundance, Gerardmer et Berlin). Récit fou d’un amour hors du commun, le film avait sur le papier tous les atouts du film chaos puissance. Sur le papier seulement.

Étrange objet que ce Jumbo, a priori tout le monde tombera d’accord là-dessus. Étrange par ce qu’il raconte, étrange par la manière dont il le raconte et étrange par les choix scénaristiques et de mise en scène opérés. Prenant à revers la plupart des attentes que nous portions à son sujet. Très bien, le film n’ira pas dans les contrées sombres de la psyché pour donner à voir un film empli de colère face à l’intolérance des sentiments non conventionnels. Zoé Wittock, dont c’est le premier long métrage, choisit de traiter (et c’est tout à son honneur) son film tout en douceur, comme une romance (extra)ordinaire entre une inadaptée socialement et un colosse de métal. Prenant place dans une petite ville grisâtre où la vie semble se partager entre le parc d’attraction où officie notre héroïne et le bar de poivrots que gère sa mère (Emmanuelle Bercot en maman beauf un poil nympho), le film navigue entre une ambiance fantastique subtile et le cliché de la représentation de ces zones provinciales où ne règne qu’hétérosexualité et où l’on croise des petites frappes qui n’impressionnent que ceux qui veulent bien croire en la férocité d’une bande d’ados de 14 ans blonds et bien coiffés.

C’est dans ce monde qu’évolue Jeanne, interprétée par la désormais star montante Noémie Merlant (Portrait de la jeune fille en feu), qui joue habilement de son physique « sans âge » pour donner corps à son personnage. Renfermée sur le monde et sur les autres, celle-ci développe à l’égard de Jumbo, la nouvelle attraction phare du parc, des sentiments de plus en plus forts, l’astiquant avec implication, le faisant luire avec sa salive plutôt qu’avec le produit adéquat, s’allongeant dessus pendant qu’il vibre doucement… La machine prend petit à petit de plus en plus de place dans sa vie comme dans ses rêves et de là, naîtront leurs idylles. D’ailleurs, ne lésinant pas sur les détails, la chambre de Jeanne ressemble à un sanctuaire consacré à la reproduction de ses attractions favorites. Et comme dans tout amour, même interdit, viendra bien le temps de le révéler au grand jour. Et c’est là que les ennuis commencent à tous les niveaux. Hésitant constamment entre une représentation terre à terre ou hallucinatoire, s’autorisant même une séquence à la Under The Skin meets Excision sans le talent visuel du premier et le courage thématique du second avec lequel il partage pourtant de nombreux points communs, la relation Jumbo-Jeanne interpelle sans passionner. Elle fait réagir sans réel enthousiasme et interroge plus qu’elle ne donne à adhérer à son propos.

Car que raconte au fond Jumbo? Rien de plus que l’amour compliqué entre une zinzin et un manège. Que faut-il conclure de cela? Que pour vivre et aimer différemment il faille forcement se situer à la marge? Etre associable, aligner deux mots avec difficulté tout en louchant? Porter la coupe gland et regarder des vidéos de liposuccions dégueux pendant que la mère Bercot se fait limer bruyamment dans la chambre d’à coté? Quand bien même, on entrevoit durant ces passages des pistes de lectures intéressantes dans l’idée de transmission familiale des blessures sentimentales, force est de constater que le mal est déjà fait. Et ce n’est pas l’apparition de second rôle aussi wtf que Bastien Bouillon en Boss et gendre idéal ou Sam Louwyck en pilier de bar sobre (accessoirement philosophe une fois le poireau dégorgé) qui arrangeront les choses.

Ne fut-il pas plus judicieux de faire advenir une passion aussi hors du commun que celle-ci par le biais d’une héroïne sans histoire ou du moins dans l’ère du temps plutôt que d’absolument sur-signifier jusqu’au malaise le fait que la Merlant n’est vraiment pas comme tout le monde? Bien plus courageux et mille fois plus troublant aurait été de faire naître cette romance mécanique avec un personnage dont on ne pourrait soupçonner en apparence une sensibilité autre et des envies conduisant à s’affranchir des pensées réductrices sur les sentiments. Tout cela aboutira dans un final à mi-chemin entre l’attendrissant niais et le réellement embarrassant où Jeanne et Jumbo se diront oui pour le pire mais surtout pour le meilleur.

Immense attente et petite déception, Jumbo n’est pas la claque chaos que nous attendions. Zoe Wittock tenait dans ses mains un diamant, mais ne l’a pas taillé de manière assez pointue pour écorcher le regard ni assez poli pour briller éternellement. Qualité du défaut: ce manque d’audace et de radicalité ne l’en rendra que plus accessible, histoire d’ouvrir les esprits. G.C.

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Date de sortie: 18 mars 2020 / 1h 33min / Drame / De Zoé Wittock / Avec Noémie Merlant, Emmanuelle Bercot, Bastien Bouillon / Nationalités Belge, Française, Luxembourgeoise[CRITIQUE] JUMBO de Zoe Wittock
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