[CRITIQUE] JSA (JOINT SECURITY AREA) de Park Chan-Wook

Avant la vengeance. A la suite d’une fusillade dans la Zone Commune de Sécurité (Joint Security Area) séparant les deux Corée : deux soldats de l’armée nord-coréenne sont retrouvés morts. Cette affaire donne lieu a un incident diplomatique majeur entre les deux pays. Afin que la situation ne dégénère pas, une jeune enquêtrice suisse est chargée de mener les auditions des soldats qui étaient en poste… Elle se rend très vite compte que les divers témoignages rendent l’enquête complètement indémêlable… Que s’est-il vraiment passé, ce soir-là, entre les soldats des deux Corée, dans la Zone Commune de Sécurité ?

Quand soudain, un réalisateur signe un grand film. Contrairement à ce que l’on pourrait penser,JSA (Joint Security Area) n’est point le premier long-métrage du réalisateur Park Chan-Wook mais son troisième, après The Moon is the sun’s dream (1992) et The Trio (1997). C’est un peu le même phénomène avec M. Night Shyamalan qui passe pour avoir réalisé son premier essai avec Sixième Sens alors qu’il a tourné d’autres fictions auparavant. En revanche, c’est son premier film disons marquant, avec lequel il a clairement commencé à se faire un nom – auparavant, il n’était qu’un critique de cinéma qui voulait devenir Hitchcock. Parce que, oui, si aujourd’hui, Park Chan-Wook est devenu une valeur sûre, ce n’était pas le cas à ses débuts, prometteurs mais douloureux.

Toqué de cinéma depuis son plus jeune âge (son premier grand choc fut Vertigo, d’Alfred Hitchcock), il a commencé à s’y intéresser de plus près, en montant lors de ses études universitaires – il a obtenu un diplôme de philosophie -, le « club Movie Gang ». Sa cinéphilie est visible dans chacun de ses longs métrages voire même dans des détails plus discrets comme la simple bande-son d’Oldboy dont chaque titre est intitulé en référence à un film (dont certains sont signés par Roman Polanski, son maître vénéré). A la fin des années 80, il effectue les taches les plus diverses : stage dans une société importatrice de films étrangers, traduction, transport de matériel promotionnel dans les cinémas et les théâtres. L’effort fut payant. En 1992, il réalise avec trois bouts de ficelles et des idées folles The Moon is the sun’s dream, son premier long métrage que Park Chan-Wook définit comme un « drame urbain ». La fureur qu’il contient – et qui est celle du cinéaste (il a toujours aimé traiter de la violence comme exécutoire à sa propre rage du monde) – plaide pour une énergie presque épuisante. Sommairement, le film relate l’histoire assez triste d’un photographe – qui assure la voix-off et narre la tragédie de son point de vue – dont le demi-frère gangster vole l’argent de son patron avant de s’enfuir avec la petite amie de ce dernier. On n’en est pas encore au Park Chan-Wook bourrin qui balance des coups de marteaux dans la tronche.

C’est avec ce Joint Security Area, thriller politique réalisé avant Sympathy For Mister Vengeance, qui recèle des fusillades, des grands décors, de nombreux personnages et une structure complexe avec une touche romantique qu’il s’impose avec une discrétion exemplaire, sans matraquage ni coup de marteau dans la tronche. Il signe alors une œuvre implacable et très maîtrisée qui, pendant une longue demi-heure, simule le thriller militaire tortueux pour progressivement dessiner un pamphlet anti-militariste et surtout une histoire d’amitié aussi brève qu’intense. Ce fut un immense succès au box-office coréen (6 millions de spectateurs) et l’un de ses films les plus accessibles, à tel point que John McTiernan s’en est ouvertement inspiré au moment de réaliser Basic.

A la base, il s’agit d’un film de commande : l’adaptation cinématographique du roman DMZ, de Park Sang-yun, à la demande de Myung Films. Deux militaires coréens sont assassinés sur le point du Non-Retour à la frontière de la Corée du Nord et de la Corée du Sud. Une sergente mène l’enquête avec un autre sergent, suspecté de connaître la vérité. Avec ce huis-clos où les flashback font la lumière sur ce qui s’est passé, PCW affirme un goût prononcé pour la manipulation avec un scénario trompeur – le but n’est pas de trouver le coupable mais la cause du meurtre. De fil en aiguille, il dévoile les rouages et traite du conflit éternel entre les deux Corée pour révéler sa vertigineuse ambiguïté. Mais avant de jouer la carte de la dénonciation et du redresseur de torts, il s’attarde sur l’humanité de ses personnages, victimes de l’absurdité de leur époque, amis malgré la rivalité. Sans abuser d’effets au niveau de la mise en scène, il reste sobre, direct, clair pour que la puissance émotionnelle du récit touche un maximum de spectateurs. L’objectif est atteint jusqu’à l’inoubliable plan final. Une photo qui traduit absolument tout, un motif si fort que Park Chan-Wook lui donnera un sens particulier dans chacun de ses films suivants. De la même façon que ses comédiens ont été révélés (les grands Song Kang-ho en sergent nord-coréen, Lee Byung-hun en sergent sud-coréen, Yeong-Ae Lee en major suisse chargée de l’enquête), PCW n’a pas encore tourné sa fameuse trilogie de la vengeance qui va des années plus tard le rendre célèbre à l’international. La caméra virtuose au poing. Et la rage au ventre. C’est de ce film évoquant Michael Cimino (Voyage au bout de l’enfer, entre autres) que tout le culte est parti et le découvrir dans une salle de cinéma (merci merci merci La Rabbia) est un ravissement.

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Date de sortie 27 juin 2018 (2h 09min) De Park Chan-Wook / Avec Kim Myoeng-su, Song Kang-Ho, Yeong-ae Lee / Genres Drame, Thriller / Nationalité sud-coréen[CRITIQUE] JSA (JOINT SECURITY AREA) de Park Chan-Wook
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