[CRITIQUE] JOY DIVISION de Grant Gee

À nouveau, le groupe post-punk Joy Division est à l’honneur avec un superbe documentaire au nom éponyme. A Contrario du vrai faux biopic d’Anton Corbijn Control sorti l’an passé, l’ensemble des membres du groupe encore vivants a participé activement au projet du documentariste Grant Gee. Le défunt chanteur Ian Curtis renaît de ses cendres le temps du film grâce aux témoignages croisés ainsi qu’à de précieuses archives sonores et visuelles totalement inédites. Poignant et nostalgique, le documentaire Joy Division réussit à proposer le plus bel hommage que le groupe ait reçu de la part du 7ème art.

Grant Gee propose avec Joy Division de découvrir l’incroyable miracle musical qu’incarne le groupe, de sa formation en 1976, jusqu’en mai 1980, date où le chanteur Ian Curtis, alors âgé de 23 ans, se suicida. Joy Division vit le jour dans une période trouble où chômage et exclusion faisaient rage en Angleterre. Le bassiste Peter Hook, le percussionniste Stephen Morris et le guitariste Bernard Sumner reviennent sur la genèse du groupe et sur l’orientation musicale choisie à l’époque. Aussi réfléchis qu’émouvants, ils analysent chacun à leur manière la période charnière dans laquelle s’est formé le groupe et comment ils ont survécu à la disparition de Curtis en formant New Order. De nombreux autres témoignages viennent enrichir leur propos dont celui de Génèse P. Orridge ou encore Peter Saville l’auteur des pochettes des albums.

L’évocation de Ian Curtis prend vie grâce à de nombreux extraits visuels et sonores, durant lesquels le charisme du chanteur crève l’écran. Le réalisateur a cherché à restituer au plus près l’expérience de Joy Division en concert, mêlant danses frénétiques et musique hypnotique, comme en privé, entre doutes et euphories d’une reconnaissance exponentielle. L’étrange magnétisme qui émanait du groupe et de leur musique se cristallise à l’écran sans jamais que le réalisateur Grant Gee ne succombe à l’idéalisation du groupe, abordant frontalement les zones d’ombres. Les nombreux documents inédits sont principalement issus du fond privé de la journaliste belge Annik Honoré qui fut plusieurs mois avant le suicide de Ian Curtis son amante. En raison du conflit qui la lie encore avec Déborah Curtis, la veuve du chanteur, ces inestimables archives restaient en bernes. Cependant, le projet de Grant Gee convint Annik Honoré de les exhumer du passé et de les partager avec le public, ce qui permet à titre posthume de témoigner de l’amour qu’il y avait entre le chanteur et elle. Un témoignage parmi les plus touchants qui a contraint Déborah Curtis à refuser de participer au projet, soulignant que la rivalité sentimentale entre les deux femmes n’est toujours pas réglée près de 30 ans après le décès de Curtis.

Loin d’être sur-esthétisant ou didactique, Grant Gee propose une vision brute de Joy Division qui a valeur historique et qui met en lumière une certaine marginalisation du chanteur, et ce, même au sein du groupe. On est surpris d’apprendre que la plupart des membres ne s’intéressaient guère aux contenus poétiques de ses textes, lui laissant le libre arbitre. Ils avaient beau être au courant de l’état de santé de Curtis en dents-de-scie, ils ne cherchaient pas non plus à en parler avec lui, ni à le comprendre véritablement. Sa fameuse danse du papillon crevé sur scène renvoyait directement aux crises d’épilepsie dont il souffrait. Une pathologie pénible qui s’accentua à mesure du surmenage causé par la fréquence des concerts pendant les longues tournées. L’abus de médicaments et autres substances psychotropes n’arrangera guère la santé tant physique que psychique de Curtis. Ses prestations scéniques devinrent des performances mémorables, intenses, terrifiantes et cathartiques.

La partie la plus stupéfiante du documentaire étant celle de l’annonce de son suicide. Évidemment, personne n’y croyait sur le moment. Hook évoque qu’il l’apprit par téléphone en plein repas et qu’une fois le combiné raccroché, il se remit à table sans la moindre émotion. Sumner, quant à lui, rejoue sa sinistre réponse face caméra en ne croyant aucunement à la mort de Curtis en prononçant  » Il a recommencé ? « …Comme s’il se doutait que Curtis tente à nouveau de mettre fin à ses jours, avec l’idée que cela ne porte pas à conséquence. Et que dire d’Annik Honoré avec laquelle Ian Curtis eut une déchirante histoire d’amour extraconjugale. Piégé dans un dilemme cornélien, Annik et Barbarah comptaient à ses yeux plus que tout.

Au final, on ressort de la salle éprouvé par ce voyage à la fois musical, temporel et émotionnel. Après son remarquable Meeting People Is Easy mettant à l’honneur Radiohead, Grant Gee déploie un talent remarquable pour offrir au public une œuvre hors normes sur les Joy Division, un des plus marquants groupes des seventies, qui comblera les fans et les néophytes.

Les articles les plus lus

spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
À nouveau, le groupe post-punk Joy Division est à l'honneur avec un superbe documentaire au nom éponyme. A Contrario du vrai faux biopic d'Anton Corbijn Control sorti l'an passé, l'ensemble des membres du groupe encore vivants a participé activement au projet du documentariste Grant Gee....[CRITIQUE] JOY DIVISION de Grant Gee
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!