[CRITIQUE] JOSHUA de George Ratliff

Je m’appelle Joshua. J’ai 9 ans. Je viens d’avoir une petite sœur qui s’appelle Lily. Mes parents sont contents. Ils lui font des tonnes de papouilles. Et moi je ne reçois rien. Pas la moindre considération. J’ai l’impression qu’ils ne m’aiment plus. Parler avec moi semble plus redoutable que de sortir le chien. Mais ils ne se rendent compte de rien. J’ai envie d’arrêter le foot, je n’ai pas d’amis, j’aime jouer du piano et porter des vêtements qui ne me vont pas. Mes parents ne le voient pas. Ils préfèrent rigoler comme les enfants qu’ils sont restés et que je ne suis plus. Et si je leur rappelais que je suis là ? Et si je me faisais remarquer ? Et si je leur jouais des tours ? Et si je ne ressemblais plus au petit enfant modèle ? Et si j’étais le héros d’un film d’horreur qui comptait dès le départ me faire passer pour le méchant et qui au final se rend compte de mon profond désarroi ? Et si le réalisateur George Ratliff décidait de rire des autres avec moi ? Et si on choisissait Vera Farmiga et Sam Rockwell pour jouer mes parents mabouls ? Et si on faisait un bon film ?

Sur le papier, on craint le pire dans le registre de la série B de fond de tiroir qui prétend broder une énième fois sur le sempiternel « enfant maléfique » en vogue depuis La Malédiction et décliné à toutes les sauces. Heureusement: il n’en est rien. S’il ne révolutionne strictement rien, Joshua, de George Ratliff, semble de toute évidence réalisé par un cinéaste pas maniaque qui n’a pas envie de réciter des formules et qui malgré tout doit composer avec un scénario rompu aux lieux communs. Avec intelligence, il opte pour la distanciation et choisit de tourner la majorité des situations en dérision. Ce qui ne signifie pas en ridicule, auquel cas le résultat se serait étouffé dans son propre sarcasme. Fonctionnant crescendo, cette série B faussement rangée dans les normes fait dans ses interstices et ses moments de flottement intrigants émaner quelques instantanés de subversions bien sentis. La première ironie vient de la photo de Benoît Debie qui met en valeur la fadeur moutarde d’un univers bourgeois et sclérosé où les personnages semblent eux-mêmes cloisonnés dans leur quotidien égoïste. Ils essayent de véhiculer l’image d’une famille heureuse mais paraissent incapables de prendre soin les uns des autres. Ce n’est que leur aveuglement qui les amènera à perdre les pédales. Et rien d’autre.

Au final, la menace provient moins du jeune Joshua/Damien – qui ressemble plus à un réceptacle de frustrations – que de l’aliénation silencieuse. Si bien que le spectateur a tendance à faire comme le marmot : regarder le monde destructeur qui s’agite autour de lui, et surtout sans lui. Entre le papa pas paternel qui se complaît dans l’ennui, la maman dépressive et hystérique qui multiplie les sourires pour masquer son inaptitude à appartenir à la haute bourgeoisie, le nouveau né qui attire tous les regards, la grand-mère rose bonbon qui croit que la religion peut tout résoudre et le tonton gay qui n’aime pas jouer du piano debout. Cette propension à tordre les codes du genre se ressent dans la caractérisation de personnages gratinés. Les parents sont par exemple un modèle de déséquilibre. Si Vera Farmiga et Sam Rockwell ne donnent pas nécessairement l’impression de former un couple crédible, ils ne jouent pas dans le même film. Et pour une fois, ce n’est pas un mal pour la cohérence de l’histoire. Rockwell semble avoir reçu comme indications scéniques de singer le Nicholson de Shining et d’arborer une mine de plus en plus désabusée. Mais c’est surtout Vera Farmiga qui assure le spectacle toute seule comme une grande. Mal coiffée, bouffie de cernes, l’actrice semble ne pas avoir dormi pendant tout le tournage. Ratliff s’amuse tellement à se moquer de son personnage qu’il n’hésite pas à accentuer sa folie et à lui donner toute sorte d’handicaps (pulsions autodestructrices, béquilles, vêtements mal assortis, partie de cache-cache poubelle).

On pourrait reprocher à Ratliff de ne faire montre d’aucune empathie envers ses personnages puisqu’ils sont ouvertement décrits comme des bouffons. Mais c’est par ce biais qu’ils échappent aux archétypes ronflants auxquels nous sommes depuis trop longtemps habitués. Avec sa tête de zombie sous Tranxène, Farmiga a très bien compris la démarche anti-Nicole Kidman (prendre le contre-pied de l’incarnation de la maternité, comme elle a essayé de le faire de manière plus solennelle dans Birth, de Jonathan Glazer) et se révèle très convaincante dans un registre parodique qu’elle devrait fréquenter plus souvent. Maquillée comme une voiture volée, la grand-mère (hallucinante Célia Weston) ressemble plus à Divine qu’à Suzanne Flon et n’en finit plus d’user de mimiques queer tellement appuyées qu’elle semble échappée d’un épisode d’AbFab. Chacune de ses apparitions assure une dynamique dingue au récit qui menace toujours de manquer de nerf – ce qui n’a rien d’un défaut en soi. D’ailleurs, lorsqu’elle est présente à l’écran, le cinéaste oublie qu’il est aux commandes d’un film d’horreur. Mais cette présence génialement parasite fonctionne à double tranchant : lorsqu’elle n’est plus là – suite à un hommage totalement hilarant au Cuirassée Potemkine –, on se demande presque comment l’ensemble va réussir à se relever. C’est une autre subversion de Joshua : donner plus d’importance aux personnages secondaires qu’au protagoniste, trop lisse et trop intelligent pour appartenir à cette pléiade de névrosés. Il suffit juste de sa présence pernicieuse pour que son entourage soit déconcentré.

Ce n’est que dans le dernier quart d’heure que Joshua, naguère observateur et enfin héros actif du récit, révèle sa vraie personnalité trouble. Celle d’un enfant, tourmenté et sensible, vindicatif et néfaste presque malgré lui, qui n’a pas envie de faire du foot pour ressembler à tous les autres de son âge, qui aime bien porter des costumes trop serrés et trop grands pour lui, qui n’a pas envie de sourire et qui adore chanter des déclarations d’amour au piano à celui qu’il aime. Enfin, dernière subversion : on se demande où sont passés les frissons car le trouillomètre est à zéro d’un bout à l’autre. Normal, c’est un faux film fantastique. Mais une vraie comédie. Un vrai drame. Un vrai portrait de souffrance abyssale. Par les degrés de lecture qu’il supporte et la manière dont il utilise ses personnages jusqu’à l’épuisement, Joshua passe près de deux heures à chercher son âme pour envoyer ses impératifs de film de commande aux orties. George Ratliff réfléchit et se tire plus que bien des ornières en injectant des vacheries, en jouant des sous-entendus (notamment sexuels) entre les caractères. Les comédiens, tous excellents, à deux doigts du fou rire nerveux, hissent cet exercice psy à un niveau supérieur.

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