Le réalisateur de Lantana s’attaque au thriller horrifique en désamorçant ses conventions usuelles (révélation surprise du tueur en série, suspense provoqué par des retournements de situation) et en amplifiant la psychologie souvent annihilée dans ce genre de produits (poids de la culpabilité, incapacité de communiquer autrement que par la violence). Autant le confesser : le résultat, déroutant et envoûtant, ne renouvelle que partiellement l’exploit du précédent long métrage. Cela étant dit, une œuvre inégale de Ray Lawrence vaut mieux que les gros n’importe quoi estivaux.
Sur le papier, l’argument de Jindabyne évoque Short Cuts (trois hommes retrouvent le cadavre d’une femme dans l’eau) et ce n’est pas étonnant : il s’agit de l’adaptation d’une nouvelle de Raymond Carver qui avait déjà inspiré le film monstrueusement babylonien de Robert Altman où déjà tout plein d’individus fâchés avec l’existence révélaient des micro-séismes insoupçonnables sous un ciel clément. Depuis Lantana, on connaît la propension du réalisateur Australien pour les chroniques polyphoniques qui à la manière des œuvres de feu Bob disjonctent toutes les conventions d’un récit en béton armé pour révéler une face obscure souvent négligée. Mais ce n’est pas de l’opportunisme. En substance, l’enquête policière ressemble à un McGuffin qui permet au cinéaste de privilégier une dimension éminemment psychologique (capter une souffrance nichée sous les sereines apparences) et ainsi donner à voir un miroir social dérangeant où les personnages, tous plus au moins couards et hypocrites, font ce qu’ils peuvent pour éviter que le monde autour d’eux ne s’écroule. Or, il suffit d’un loustic (le tueur en question qui passera tout le métrage à sillonner les routes sans souci) pour qu’il soit ébranlé.
Ceux qui ont aimé Lantana ne seront pas en terrain inconnu mais risquent d’être un peu déçus que le réalisateur alors en pleine possession de ses moyens ne pousse pas le bouchon provocateur plus loin et réitère une formule qui a fait florès. Dans son précédent long, dont la maîtrise hors pair ne souffrait d’aucune contestation, il montrait à partir d’une mystérieuse disparition les réactions d’un petit groupe de personnages exacerbés par la haine, le doute et l’intuition. Présentement, il use du contraste (la douce colombe Laura Linney et le méchant tueur en série) pour instiller un suspense retors et une atmosphère torve. Le rythme lent est idoine pour que les personnages se reconstruisent et constatent un sentiment de gâchis existentiel. Avec tous ces éléments, Ray Lawrence a construit avec Jindabyne un film atmosphérique plutôt fascinant, pas totalement convaincant, stimulant malgré tout dans sa manière presque parodique de simuler les codes du thriller horrifique pour au final ne répondre à aucune des attentes. En contrepoint, il assure une substance riche, scrute les ambivalences et regarde avec distance des hommes se fourvoyer dans la haine et le racisme au lieu d’essayer de traquer le responsable du crime.
C’est exactement ce que Fritz Lang racontait dans M. Le maudit et ce que beaucoup de cinéastes ont essayé par la suite de réutiliser pour créer une allégorie sur la médiocrité humaine. Fort heureusement, Lawrence ne juge pas ses personnages et se contente juste de colorier les zones d’ombre en disséquant les qualités et les défauts de chacun. La morale ? Personne n’est parfait et tout le monde souffre en silence. Même si sa mécanique s’embrouille un chouia en bout de piste (cérémonial pompeux avec les aborigènes) et prend des proportions édifiantes (métaphore nationale sur la rédemption et la culpabilité), le plan final, intrigant et ironique, rappelle que sous les débordements règnent une rage et un sarcasme réjouissants. Dans la douce placidité d’un été où la production cinématographique est souvent réduite aux pauvretés et aux opus indésirables, Ray Lawrence aide quelque part à ne pas désespérer. Continuons le combat.

