J.Edgar vaut dans un premier temps pour la réunion de deux icônes qui, inexplicablement, s’étaient manquées: Clint Eastwood et Leonardo Di Caprio, tous deux en quête de nouveaux défis. C’est d’autant plus stimulant que leur projet témoigne d’une vraie ambition: décrypter une figure américaine majeure, en reproduisant un peu le même rapport réalisateur-acteur que Scorsese et Di Caprio pour Aviator (2004). En l’occurrence, une figure complexe : John Edgar Hoover, indéboulonnable directeur du FBI visionnaire et paranoïaque, à la fois redouté et adulé, qui a maintenu la loi sous huit présidents, de Calvin Coolidge à Richard Nixon, et qui a semé la terreur pendant près de cinquante ans. Hoover avait une telle influence qu’il pouvait facilement s’en prendre à ceux qui tentaient de nuire, tout simplement parce qu’il en savait toujours plus sur eux. D’où des abus, des rumeurs sournoisement dispensées, des dossiers aux infos compromettantes, des chantages répétés envers des personnalités publiques (notamment les Kennedy qu’il abhorrait), des fréquentations mafieuses. Derrière cette réflexion sur le pouvoir (comment s’en servir? Dans quel but?), Eastwood invite à voir au-delà des apparences : Hoover pensait détenir toutes les vérités, alors qu’il n’est qu’un paradoxe ambulant à la vie privée trouble, calfeutrant des secrets qui auraient pu ruiner sa carrière. Il est le reflet d’une époque sombre, et sa solitude pourrait presque en faire un héros Eastwoodien.
Son biopic estampillé moissonneuse à Oscars est en réalité faussement conventionnel et totalement cadenassé, reduisant les effets, instaurant une froideur et simulant la totale maîtrise pour mettre en lumière les zones d’ombre. A ce sujet, beaucoup risquent de faire la sempiternelle confusion entre la tradition classique (une volonté de rendre les enjeux lisibles et de se focaliser sur la dimension humaine) et l’académisme (une pale imitation de ce qui a déjà été fait avant, dépourvue de la moindre touche personnelle). Ce serait oublier que Eastwood a toujours affirmé son besoin instinctif de s’éloigner des opinions et des comportements consensuels. Le vrai problème est ailleurs : ce portrait est tellement dense que résumer un tel parcours et radiographier en arrière-plan les convulsions politico-sociales US auraient nécessité au moins une trilogie. Le scénariste Dustin Lance Black (Harvey Milk) a dû faire des choix cornéliens qui peuvent frustrer en fonction des attentes. Il survole certains thèmes essentiels et insiste beaucoup sur la personnalité énigmatique, l’ambiguïté morale et sexuelle de Hoover, en évoquant sa relation frustrée avec Clyde Tolson, numéro deux au FBI et ombre presque fantomatique. C’est peut-être la seule personne qui a compté dans sa vie avec deux autres femmes dignes de confiance : sa mère (Judi Dench) et sa secrétaire Helen Gandy (Naomi Watts). Les maquillages simulant le vieillissement peuvent paraître grotesques, mais ils sont adéquats pour traduire la déliquescence et le crépuscule. Plus besoin de masquer les apparences désormais: le mégalomane intraitable qui s’imaginait roi du monde est devenu un vieux guignol, dinosaure d’un temps révolu, de plus en plus isolé dans sa tour de verre.

