Jay a 19 ans. L’été se termine. Les amis sont là. Tout serait parfait sans cette menace sexuellement transmissible réduisant les adolescents en cadavres exquis. It Follows ne raconte que ça, ou presque, et il le raconte tellement bien que l’on n’a pas besoin d’en savoir plus. On sait juste que l’on va avoir (très) peur. Dès l’introduction, c’est le choc. On est quelque part entre la malédiction de Ring et l’angoisse suburbaine de Halloween, la nuit des masques, dans un univers à la fois connu et profane. Ainsi, des adolescents comme les autres sont poursuivis par des « monstres invisibles » : ils sont seuls à les voir, donc isolés avec leurs visions horrifiantes, et personne ne peut les arrêter. Ces « monstres invisibles » foncent en direction de leurs victimes à une allure de zombies, capables d’instiller la paranoia comme de faire d’un corps disloqué une sculpture surréaliste – atroce et sublime en même temps – à l’instar de celle que l’on découvrait, yeux ébahis, dans le plan final du Chien Andalou de Luis Buñuel & Salvador Dali (1928).
Progressivement, on comprend qu’un astucieux scénario à tiroirs amène les personnages travaillés par la sexualité, l’identité, le spleen à démontrer un mortel mécanisme surnaturel. Il y a une raison, évidemment. Et lorsqu’on la comprend, un retournement de situation moralement choquant incite à voir tout ce qui a précédé différemment. Si le rythme est tranquille et l’environnement rassurant, l’atmosphère prend à contre-pied : l’entité se manifeste partout, si palpable qu’il suffit au réalisateur d’utiliser des effets infimes pour provoquer la terreur.
Aux commandes, un jeune cinéaste venu de l’indépendant : David Robert Mitchell, qui avait précédemment signé un film épatant, inédit en salles, The Myth of the American Sleepover et qui avoue s’être inspiré du cauchemar récurrent qu’il faisait, enfant. Celui d’être suivi par une présence. C’est pour cette raison qu’en plus d’être un film de trouille, lorgnant par intermittences vers l’abstraction baroque et le maniérisme de certains films réalisés par Dario Argento (Inferno) et Brian de Palma (Carrie), It Follows s’apprécie aussi comme un très beau film sur l’adolescence, sur les heures mortes, la découverte du corps, la quête de soi, la fin du groupe. Cette greffe horreur/teen movie produit un film mutant mélancolique, paradoxalement parcouru par une douce inquiétude – celle du «ça», de la fin de l’été, du temps qui passe, de s’abandonner à l’autre. Des fleurs qui poussent, des bras qui pendent, des yeux qui se perdent dans le vague…
Clairement, des films de ce calibre, on n’en voit pas tous les jours. D’autant que la sensibilité, la tristesse, l’effroi et la poésie qui en découlent sont idéalement mis en valeur par la mise en scène (notamment sa gestion de l’espace, ses panos, ses travellings) et provoquent une gamme variée d’émotions, empêchant ainsi au spectateur de préfigurer le plan suivant. C’est ce qui d’ailleurs trompe les attentes lorsque, soudain, un fantôme géant surgit derrière quelqu’un, dans l’embrasure d’une porte. Les préoccupations sont si viscérales que l’on pense sans cesse aux miracles que David Robert Mitchell pourrait produire s’il adaptait la sublime bande-dessinée Black Hole de Charles Burns au cinéma, sur des ados atteints par un mal inconnu, décimés par un virus, découvrant la monstruosité de leur corps. Pour l’heure, l’angoisse n’a pas été aussi bonne depuis très longtemps.


![[L’INSTANT CHAOS] Les 10 clips les plus chaos de 2022](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2022/12/hideousss-1068x759.png)