Variation 2022. Youngho cherche à se frayer un chemin entre son rêve de devenir acteur et les attentes de ses parents. Alors que sa petite amie part étudier à Berlin, le jeune homme y voit l’occasion d’un nouveau départ.
Club HSS. Tourné entre février et mars 2020, comme l’annonce le carton en guise de prélude, Introduction, l’antépénultième film de Hong Sang-soo (il a depuis tourné In Front of your Face et The Novelist’s Film, en compétition à la prochaine Berlinale), porte en lui les traces de la pandémie du Covid-19. Le minimalisme de plus en plus prégnant du style du sud-coréen donnait déjà l’impression de voir des films en vase clos, successions de scènes en intérieur vidées de toute présence humaine hormis celle des interprètes. Son cinéma a atteint le paroxysme du spectral et du sépulcral dans ses récentes variations en noir et blanc, que ce soit Grass et son café rempli de fantômes, ou Hotel By The River et son hôtel-tombeau. Introduction ne flirte nullement avec le fantastique, mais les rues, parcs et plages désertes du film, de Séoul à Berlin, offrent une vision funeste d’un monde à l’arrêt, où «tout le monde a peur de sortir» pour citer un des personnages. Une terre hostile, propice aux désillusions pour le jeune Youngho, qui voit échouer ses rêves de devenir acteur et sa relation à distance avec Juwon, partie étudier en Allemagne.
Le noir et blanc du film est encore plus opaque et aride que dans les œuvres précitées. Les intérieurs sont plongés dans une obscurité brouillant l’image, tandis que la blancheur écarlate qui émane des fenêtres masque les extérieurs. Dans un même geste d’opacité et d’impénétrabilité, le film multiplie les rapports entre champ et hors-champ, sans que ce dernier ne soit jamais montré, ou alors à peine esquissé. Également, un zoom, effet cinématographique cher à Hong Sang-soo, censé rendre plus clair une portion ou un élément d’une image, produit ici l’effet inverse, lors d’une scène où Youngho croit voir sa mère sur le balcon d’un hôtel. Enfin, la temporalité est volontairement diluée par l’intermédiaire d’ellipses séparant les trois parties du film.
Malgré sa brièveté (1h07 de film), Introduction adopte, comme souvent chez Hong Sang-soo, une structure en plusieurs volets. Le film est un drôle de triptyque composé de deux premières parties assez courtes, et d’une troisième, bien plus conséquente. Chaque chapitre s’ouvre sur une situation mettant en scène un personnage secondaire – le père de Youngho, dans son cabinet d’acupuncteur; Juwon, à son arrivée en Allemagne; la mère de Youngho, à un repas avec un célèbre acteur – troublée par l’introduction de Youngho, protagoniste du film. Ou plutôt, devrait-on parler d’intrusion, tant les apparitions du jeune homme semble indésirées. Le père de Youngho fait poireauter son fils en salle d’attente, et la confrontation entre les deux n’arrivera jamais. Juwon n’apprécie pas la surprise que lui fait Youngho en la rejoignant sur un coup de tête, à peine un jour après son départ de Corée du Sud. La mère de Youngho et l’acteur s’insurgent de la présence d’une quatrième personne (un ami de Youngho) à leur rendez-vous.
Dans sa note d’intention, Hong Sang-soo révèle que l’idée du film est partie de son envie de travailler avec deux jeunes acteurs, qui étaient également ses étudiants. Le cinéaste n’avait d’ailleurs pas tourné de récit de jeunesse depuis Haewon et les hommes en 2013. Avec ce film, il introduit donc deux nouveaux acteurs, Shin Seokho et Mi-so Park au sein de sa troupe de collaborateurs habituels, dont Kim Min-hee, Ki Joo-bong et Seo Young-hwa pour ne citer qu’eux. Une troupe vieillissante, qui incarne ici un mur à laquelle va se confronter la nouvelle génération. L’introduction à la vie adulte n’a rien d’un parcours serein pour Youngho, qui, avec son physique longiligne de jeune premier (sa beauté est la seule qualité qui lui est reconnue), semble trop tendre et rêveur pour l’affronter.
En faisant de chacune des apparitions de Youngho une intrusion, Hong Sang-soo conçoit un personnage qui n’est pas à sa place dans ce monde. Ce n’est pas tant la faute du jeune homme que celle des adultes qui l’entourent, avec qui le dialogue est inexistant (le père) ou contradictoire (l’acteur). Comme toujours chez le cinéaste, les scènes de repas (et de beuverie) sont des moments clefs, des révélateurs des éléments sous-jacents et des non-dits des films. Dans Introduction, il n’y en a qu’une, tardive, dans laquelle l’acteur propose à Youngho et son ami de jouer à un jeu: ils doivent boire tout en faisant la promesse de ne pas être saoul. Le jeu est évidemment voué à l’échec, la discussion autour du rêve d’acteur de Youngho s’envenime et l’inadéquation entre les deux mondes accouche d’un statu quo. Youngho trouvera une échappatoire éphémère dans le domaine des rêves, avant d’être inévitablement rattrapé par le réel.
Introduction aurait pu être une œuvre cruelle et amère sur la jeunesse d’aujourd’hui (un sujet d’actualité à l’heure du Covid-19!), mais Hong Sang-soo distille une grande tendresse pour son personnage de jeune hurluberlu. Il clôt chaque volet, et donc son film, par une étreinte (amoureuse, amicale) sous fond de musique folk, comme un message d’espoir. Si l’introduction est rude et pavée de désillusions, la douceur et l’amour attendent au bout du voyage. M.B.


![[CRITIQUE] THE POWER de Corinna Faith](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2022/02/thepower-1068x712.jpg)
