Depuis ses débuts, Barbet Schroeder alterne les documentaires et les fictions pour scruter la frontière ténue qui sépare ce qui relève du vrai et du faux. Dans L’avocat de la terreur, il tirait le portrait de Maître Vergès, avocat séduisant et inquiétant et, à travers lui, revenait sur tout un pan d’histoire. Involontairement ou non, Inju, la bête dans l’ombre, son nouveau long métrage, rebondit sur ce documentaire en usant de tous les artifices de la fiction pour détailler avec le même mélange de fascination et de répulsion une nouvelle relation ambiguë entre deux hommes. L’un pousse l’autre à décliner sa véritable identité et donc à montrer son vrai visage. Au rapport entre le documentariste (Barbet Schroeder) et son sujet (Maître Vergès), se substitue désormais celui, ouvertement sadomasochiste, entre deux écrivains: Alex Favard (Benoît Magimel), un jeune auteur et Shundei Oe, un romancier dont on ne connaît pas l’apparence physique, adulé pour ses livres dérangeants. Le français est fasciné par le talent du japonais et part à sa recherche, sur son territoire. Mais cette fascination n’a rien de réciproque et le mystérieux Shundei (dont on ne saura l’identité qu’à la toute fin) va ourdir une machination contre ce jeune arriviste. Le film ne raconte que ça? Evidemment, non. Sous les apparences, Schroeder ne laisse rien (mais alors rien) au hasard.
Ceux qui, sur le papier, s’attendaient à un thriller classique déclinant gentiment toutes les combinaisons d’un genre connu comme le loup blanc (le jeu du chat et de la souris) risquent d’être déroutés, pour ne pas dire très déçus. Le plus important n’est pas l’aboutissement de l’histoire mais bien toutes les péripéties qui y mènent. Avec Barbet Schroeder aux commandes, il vaut mieux prévenir: ses films les plus simples sont en réalité ceux qui cachent les idées les plus perverses. Souvent, elles ne surgissent qu’une fois que l’on a assemblé toutes les pièces du puzzle. C’est le cas avec Inju, la bête dans l’ombre qui fonctionne comme un thriller mental qui traite de l’obsession (la seule raison qui pousse l’écrivain français à se perdre au Japon, c’est découvrir ce qui le dépasse) et cache une réflexion ludique – à défaut d’être inédite – sur la création artistique. Au-delà des surprises et des rebondissements, pas nécessairement conformes à ceux du roman dont il est adapté (en l’occurrence celui d’Edogawa Ranpo, connu pour être dans la vie de tous les jours le double de Shundei Oe), cet objet appartient en premier lieu à son auteur: Barbet Schroeder. Dans son cinéma, le thème du double revient de manière obsessionnelle, que ce soit dans ses films commerciaux (la psychopathe de JF partagerait appartement qui ne s’est jamais remise de la mort de sa sœur jumelle), intimistes (Maîtresse où le personnage principal joué par Bulle Ogier menait une double existence symboliquement représentée par des appartements sur deux étages) ou même dans la structure de ses scénarios (More qui passait de l’extase à la déliquescence).
En reprenant ce motif (et si Shundei Oe était le double de Alex Favard?), Inju, la bête dans l’ombre se moque des codes du whodunit. Peu importe au fond l’identité de Shundei Oe. Les dix premières minutes de Inju ressemble à un avertissement pour celui qui prendrait cet exercice de style trop au sérieux. On y voit l’extrait d’un faux film japonais mélangeant chambara gore et néo noir avant de revenir à ce qui ressemble à la réalité (un cours de fac). Mais une fausse réalité puisque nous sommes au cinéma. Ensuite, le spectateur doit faire le tri entre ce qui relève du vrai et du faux, de l’original et de la copie, du maître et du disciple, de l’artiste et de l’escroc. Schroeder détermine de manière figurative les rapports sadomasochistes entre l’écrivain occidental (Benoît Magimel) et l’écrivain japonais. Respectivement, ils prennent plaisir en se faisant ou en faisant du mal, le plus souvent en employant la manipulation intellectuelle. Inju serait donc le film du plaisir pervers? Oui. Une sorte de film-piège où les personnages prennent plaisir à se perdre, à jouer ou à se faire avoir de manière tellement inoffensive que rien n’est important puisque tout est truqué dès le départ. On retrouve alors le principe du dramaturge Pirandello («A chacun sa vérité») qui à travers ses pièces aimait à brouiller les pistes pour faire du «théâtre dans le théâtre».
Virtuose de l’ambiguïté, Barbet Schroeder – qui n’a plus rien à prouver – rappelle qu’il est capable de donner l’illusion du sens là où il n’y en a aucun, de faire passer une tautologie pour un discours subversif. Construit comme un diabolique jeu de poupées russes, Inju est donc un trompe-l’œil annoncé par la mise en abyme des premières scènes. Le procédé du «film dans le film» préfigure l’œuvre d’art dans l’œuvre d’art. L’univers d’un écrivain dans celui d’un autre écrivain. La réalité dans la fiction et la fiction dans la réalité. Au-delà de cette mécanique retorse, cette histoire de machination qui aurait séduit Hitchcock et Lang (deux références avouées de Schroeder pour leur capacité à broder des thrillers pervers sur le mal) ressemble à un prétexte pour créer un climat de rêve éveillé où personne n’a plus d’emprise et proposer une réflexion sur la magie des mythes (et donc de l’art, de l’imaginaire) et la désillusion qui en découle (les ficelles trop voyantes, les effets trop spéciaux). Comme dans une fable, il y a une morale: si Alex profite de son exposition médiatique, Shundei Oe se réfugie dans l’anonymat pour que l’on s’intéresse à lui. Parce que ce qui nous dépasse fait vendre. Ce n’est pas un hasard si le récit est ponctué de séquences oniriques qui suggèrent la contamination de l’esprit si pragmatique d’Alex par le monstre Shundei Oe. Barbet Schroeder y greffe sa sournoise perversité (la victoire du mal, la conclusion tragique). L’univers du sadomasochisme à la fois moral et physique renvoie à Maîtresse dont on comprend grâce à Inju les influences orientales. Schroeder ayant toujours été attiré par le Japon et surtout sa représentation de la sexualité sans culpabilité ni morale.
L’exercice est brillant. Mais sa cérébralité s’avère aussi sa limite. Le spectateur a toujours l’impression d’être floués par ce cinéaste intelligent et peut-être trop intelligent pour le propre bien d’un petit film d’auteur jamais spectaculaire, au rythme inerte, qui fonctionne toujours au second degré, exclut toute dimension émotionnelle, minore le suspense de son sujet pour farfouiller ailleurs. La médaille a son revers: celui qui ne connaît pas l’univers de Schroeder et qui n’aime pas trop lire entre les lignes risque de totalement passer à côté de la richesse thématique. D’autant que l’intrigue tantôt trop explicite (les éléments clefs sont résumés par des dialogues), tantôt trop abstraite (les allusions, les clefs) ne fait rien pour faciliter la tâche. A force de nager entre deux eaux (la théorie et le divertissement plan-plan), Barbet Schroeder ne trouve pas toujours un équilibre séduisant, manque de spontanéité, à deux doigts du cynisme et en même temps à deux doigts de s’éteindre. Il risque au final de semer plus de confusion que de plaisir (et dieu sait si la notion de plaisir «coupable» est reine dans Inju). Mais s’il ne réussit pas tout ce qu’il entreprend, le cinéaste s’en tire toujours avec le bénéfice du doute. Parce que Schroeder reste le réalisateur de Maîtresse et qu’il sait être malin sans tomber dans le mépris. Peut-être faut-il laisser mûrir son Inju pour produire de nouvelles interprétations (signe de sa densité?). Toujours est-il qu’on reste assez triste de ne pas l’aimer plus que de raison.

