[CRITIQUE] INDIGENE D’EURASIE de Sharunas Bartas

Sharunas Bartas est une sorte de Béla Tarr Lituanien qui a pour habitude de suspendre le temps dans de grands projets formalistes (miser sur les effets de cadrages, de durée, de couleurs) et aime à propulser le spectateur dans d’intenses voyages immobiles. Devant ses œuvres d’art, les réceptifs ont les yeux noyés comme des mutants sous hypnose, alors que les réfractaires hurlent à la prétention. Indigènes d’Eurasie, son film le plus accessible, promet de dérouter aussi bien les aficionados que les détracteurs. Il s’agit d’un polar anti-dramatique, construit comme un western (ici, eastern), où l’insondable mélancolie qui parcourt le récit remplace la pyrotechnie. Le héros (Sharunas Bartas, sorte de Daniel Craig d’une autre galaxie) est un trafiquant de drogue en cavale, quelque part entre la France, la Russie et la Lituanie, incapable d’élire un territoire géographique comme affectif. Deux femmes, seules dans des villes trop grandes pour elles, passent leur vie à l’attendre et compensent son absence comme elles peuvent.

Pour comprendre Indigènes d’Eurasie, il faut suivre ces trois personnages qui se manquent et voir à l’écran si les deux femmes sont avec ou sans le héros Bartas. Lorsqu’elles sont dans le même plan que lui, elles débordent de sensualité. Lorsqu’elles sont seules à l’écran – même avec des amants de passage, elles ne deviennent que des fantômes solitaires et les plans se vident à ce moment-là de toute incarnation. A travers ces vies en extinction (son grand sujet de toujours), grondent en silence les détresses d’un monde soumis aux cruelles lois de la mondialisation. Il n’est pas interdit de penser à Godard, à Jarmusch, à Hal Hartley (en particulier, Amateur), à tout un pan de films noirs européens. En expérimentant de nouvelles combinaisons (raconter une histoire classique sur un mode qui ne l’est pas et partir de l’intime pour tendre à l’universel), Sharunas Bartas peut – enfin – esquisser une proposition de fiction se matérialisant dans la parole tout en travaillant l’immobilité dans le mouvement avec un rapport déconnecté à l’espace et au temps. Le revers de la médaille, c’est qu’il ne transcende pas toujours les clichés – même s’il rend une noblesse à des personnages archétypaux, même s’il capte la lueur qui se dégage de leur beauté ruinée.

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